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Peings

Peings (Peings)
Nouvel écrivain

Classé dans Conte
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Date de création :
le 15 février 2017, à 18:35

Dernière validation :
le 7 juin 2018, à 18:23

« Dichotomie »

20 juin 1941, quelque part dans les Vosges. . .



C'était dans un ramassis de poussière que leurs corps furent jeter dans une de ces cellules beaucoup trop petite, comme on en trouve sur chaque camp. Quelques bribes de saletés s'étaient collées à ses lèvres ensanglantées tandis que d'autres parsemaient son uniforme de soldat usé par le temps et le sang de ses amis tombés, de ses ennemis tués.

On leurs avaient lié les mains et retirés toutes leurs armes et autres choses personnelles qui se trouvaient dans leurs poches, avant de les détacher et de les laisser pour morts dans le noir presque complet.

Les Boches parlaient entre eux avec leur accent désagréable et leurs voix horripilantes quand ses yeux glissèrent le long de ses camarades. Ils étaient maintenant dix sur trente à être encore vivant, pour l'instant.

Ses cheveux, attachés en une natte soignée, viraient aux blancs par endroits. Cette guerre avait fini par tuer une partie de son être et souiller son âme. Il s'était engagé à vingt-et-un an comme la plupart des jeunes présents dans les nombreux bataillons. Emeric ne connaissait pas vraiment les hommes avec qui il était maintenant enfermé, mis à part quelques-uns. Tout ce qu'il l'importait, c'était de savoir ce qu'ils avaient bien pu faire d'elle. L'avait-il violé ? Allait-il la garder en otage ou même la tuer ? Des images de sa bien aimée lui parurent en tête, lui donnant la nausée. Tomber amoureux en temps de guerre est le plus beau des espoir.


— Ne t'inquiète pas Causape, je suis sûr qu'elle va bien. Ils ne la tueront pas, c'est un médecin. Ils vont sûrement la garder et s'en servir pour soigner leurs putains de blessés.


Emeric laissa glisser ses yeux sur le corps d'un homme du même âge que lui, prostré contre une poutre, fumant l'une de ses dernières cigarettes qu'un Boche lui avait laissé. Ses cheveux blonds fraîchement rasés de la veille viraient au rouge à certains endroits de son crâne. Son regard azuré fixait intensément la seule fenêtre présente sur les murs de cette cage. La lumière du soleil glissait sur sa peau pâle remplie de cicatrices fugaces et légères, lui aussi n'était plus que l'ombre de lui-même.


—Ta gueule Duke, si tu continues à les insulter ils vont finir par nous tuer !
—Et alors Bran ? Tu penses réellement qu'on va s'en sortir vivant de ce merdier ? Même les rats ont plus de chances que nous. Ils vont nous exécuter et Anna sera sûrement là mec. La dernière chose qu'elle verra de nous, c'est nos carcasses transpercées par des balles de Boches. Puis de toute façon, ils ne comprennent pas un mot de ce qu'ont leurs dit.



Bran avait fini par recroqueviller ses jambes contre son torse. Ses chevilles étaient parsemées de griffures en tous genres allant de la profondeur d'un barbelé à celle d'une simple ronce. Sa tête s'était posée contre ses genoux cagneux tandis qu'un filet de sang coulait par moment de son épaule perforée. Ses reniflements étaient maintenant le seul son audible dans cette prison mortelle, accompagnés des couinements jovials des rats. Son visage tatoué et fatigué laissait s'échapper quelques larmes silencieuses.


—C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères ...
— Max, qu'est-ce que tu fais ? demanda Emeric
—Je chante ça se voit pas ? Même si je n'ai pas une voix géniale, au moins ça fera passer le temps et ça nous enlèvera cette peur qui nous prend les tripes. Je ne les laisserais pas avoir le dernier mot sur mes pensées et ni sur mon âme.
—Qui te dit que j'ai la trouille ? osa dire le tatouer
—Si t'as pas la trouille, c'est que t'es pas humain.



Le noiraud aux cheveux courts, taillait, à l'aide d'un caillou, un bout de bois, occupant ses doigts tremblants. De sa bouche creusée, ressortaient quelques bribes de chansons mélangées à des étouffements de peur. Un brin de paille se balançait au rythme de sa bouche, faisant jouer sa langue qui fut dans le temps un peu trop fourchue.


— La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère..., continua Duke
— Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves..., soutenu Emeric
— Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...


Bran termina ces quelques paroles dans un tourbillon peur, chantant la dernière phrase avant que ces quatre hommes n'entament le couplet suivant à l'unisson. Telle une meute de loups.


— Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe, ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place, demain du sang noir séchera au grand soleil sur les routes, sifflez, compagnons, dans la nuit la liberté nous écoute... , Oh oh oh..


Alors, les Allemands entrèrent armes en main, dans cette cellule brûlant de courage. Ils hurlèrent des paroles que seul Duke comprenait, il souriait et entamait des paroles plus fortes jusqu'à s'étrangler la voix. Les Boches tirèrent en l'air, tentant d'intimider leur prisonnier.

Max laissa son regard glisser le long de leurs corps athlétiques, avant de cracher à leurs pieds. Emeric quant à lui, fixait intensément les yeux émeraude de celui qui semblait être le plus jeune à être entré, faisant trembler son corps devant une telle prestance. Tout en continuant à chanter. Bran, lui, se balançait au rythme des paroles du chant des partisans, laissant son chagrin voler dans ces milliers de particules de poussière.

Ils continuaient de chanter, malgré les coups qui pleuvaient maintenant sur leurs chaires déjà meurtries. La rage animait leur âme et les poussait à ne pas craquer. Mais devant eux, avant qu'ils ne puissent réellement s'en rendre compte, Bran s'était tût tandis du sang glisser le long de son crâne maintenant déformé. Devant cette vision d'horreur, des taches rouges se formaient sur le sol poussiéreux, sortant de chaque orifice de son être. Alors, ils avaient arrêté et encaissaient les derniers coups qui leur étaient donnés avant de pleurer en silence sans le montrer. Un Boche s'approcha de Max et lui cracha au visage, lui renvoyant la monnaie de sa pièce.

— Duke, j'ai un service à te demander, souffla Emeric, tu es le seul à savoir parler Allemand. Tu as étudié cette langue et je...
— Tu veux que je leur demande de te laisser voir Anna une dernière fois avant de mourir comme un chien ? Je ne pense pas qu'ils vont accepter après ce qui vient de se passer.
— Je ne veux pas quelque chose d'aussi impossible, seulement pouvoir lui écrire quelque chose.



Le blond avait soupiré avant de se retourner difficilement, le bras droit, cassé, contre sa poitrine.


—Mein freund, will einen Brief schreiben, dem Mädchen geworden, das du das ein Mal mitgebracht hattest. Bitte. *


Le plus jeune des ennemies s'était retourné vers Duke, signifiant de par son regard qu'il accorderait cette dernière volonté malgré les rires de ses compagnons. De ses cheveux taillés en brosse et par ses yeux à la couleur des champs, il dégageait un certain dégoût pour la violence. Après tout, il n'avait fait qu'observer les scènes, les points tremblants. Le soldat s'était retourné, jetant un dernier regard à ces prisonniers courageux maintenant proches de la mort.


— Merci, Duke.
— Il a l'air d'être un type bien.


Emeric hocha la tête et glissa ses yeux sur le corps de leur compagnon maintenant défunt.


— Au moins, Bran est beaucoup mieux là où il est, susurra-t-il
— Et on va bientôt le rejoindre. Vous pensez qu'il se passe quoi après la mort ? demanda Max
— Je pense qu'on renaît ou alors on reste au paradis et on boit autant qu'on veut puis on se retrouve entouré de belles femmes affamées de sexe, souria Duke
— Il est clair que la deuxième option est vraiment plus intéressante. Alors je lève mon verre imaginaire à nos futures cuites et à toutes nos femmes, ria Max


De par cette dernière phrase, la porte s'ouvrit une nouvelle fois, dévoilant la carcasse du jeune soldat ennemi. Voyant qu'Emeric ne le quittait pas des yeux, il déposa à ses pieds une feuille de papier avec un stylo, dévoilant un sourire compatissant.

Emeric lui prit la main et la serra autant qu'il le put.


— Merci.


Le jeune Boche souri à nouveau et ferma une nouvelle fois la porte de cette prison nauséabonde, faisant voler quelque nuage de poussière. Le soldat Causape prit alors la feuille et la colla contre sa cuisse devenue bleue par endroits. Le soldat ennemi attendait patiemment, puis, Emeric commença à écrire.


« Ma chère Anna, mon héroïne bien aimée

Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés, sûrement au coucher du soleil. A vraie dire, nous n'avons pas trop la notion du temps dans cette prison sombre. Ce qui devait arriver est arrivé. J'ai vu Bran mourir sous mes yeux, sans rien pouvoir faire et je me sens affreusement coupable. Tout comme je m'en veux d'avoir laissé les Boches te mettre la main dessus. Je ne veux pas y croire, à tout ça, je sais que je ne te verrais plus jamais. Que puis-je t'écrire ? Tout est tellement confus dans ma tête et claire en même temps. Je m'étais engagé en tant que volontaire pour la victoire, pour mon pays et mon peuple et malheureusement je ne pourrai jamais assister à une telle prouesse. Je souhaite le bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la liberté et de la paix à notre si beau Pays. J'ai un profond regret de ne pas avoir pu te rendre aussi heureuse que je l'aurais voulu. Je ne pourrai jamais assez te remercier de m'avoir sauvé la vie, d'avoir recousu mes tripes et de m'avoir permis de vivre un semblant d'éternité et de bonheur à tes côtés. Je n'aurai jamais cru connaître le véritable amour durant ma vie et surtout pas en temps de guerre. Ma mère t'aurai certainement aimée, s'il te plaît, tâches de la retrouver et de lui dire combien je l'aime et combien je t'ai aimé. Je sais que tu n'as plus de famille, que tu n'as plus d'endroit où rentrer alors va et rentre dans la mienne. Je remercie Dieu, s'il existe, de t'avoir mis sur ma route, mais surtout à toi de m'avoir aimé tel que je suis. J'aurais voulu avoir la chance de former une famille à tes côtés, de voir nos enfants grandir dans un monde de paix. Alors, je te le demande, après ce merdier, après cette guerre qui semble ne pas voir de fin, trouves toi un mari, quelqu'un d'aimant et qui saura te donner tout ce que je n'ai pu te procurer. Fais des enfants en ma mémoire et par-dessus tout, soit heureuse. Je vous lègue à toi et ma mère tout ce que j'ai. Après cette guerre, tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'Armée française de la Libération. Je mourrai avec mes dix camarades tout à l'heure, avec courage et sérénité d'un homme.



Je t'embrasse une dernière fois, ton compagnon de bonheur et de malheur,
Emeric Causape »




Voyant qu'il avait terminé, le jeune soldat allemand pris délicatement la feuille tremblante que lui tendit Emeric, les yeux débordant de larmes.


—Auf Wiedersehen. **
—Auf Wiedersehen ! salua Duke


Le Boche sorti pour la dernière fois. Max entama une nouvelle fois le chant des partisans et fût accompagné par ses compagnons encore vivants.

Le jeune Allemand marchait d'un pas rapide et déterminé vers une tente à l'extérieur du camp où ses confrères gisaient entre la vie et la mort entre les mains expertes d'un de leurs prisonniers. Autour lui, des chars, des cadavres entassés, des soldats buvant leurs soupes ainsi que des forêts dévasté, des chiens affamés et des femmes violées embrassé son champs de vison. Soulevant la nappe blanche de l'entrée, il ne put qu'être époustouflé devant une telle beauté. Ses cheveux chocolat en bataille étaient collés par endroits sur son visage à cause du sang des hommes qu'elle tentait de sauver autant qu'elle le pouvait, pensant que cela pourrait sauver les siens.

Ses yeux marron s'arrêtèrent sur l'homme qui venait de faire son entrée en ce lieu morbide. Le Boche s'approcha lentement vers la jeune femme et put mieux détailler sa silhouette. Elle portait, sur sa tenue de soldat, un vulgaire tablier blanc virant maintenant au rouge. Ses doigts de pieds sortaient maladroitement de ses bottes trouées tandis que les ongles de ses mains avaient disparu. Il put apercevoir une cicatrice délicate et allongée dans le cou de la jeune femme et également ses lèvres charnues et abîmées qui n'arrivaient plus à sourire.


—Qu'est-ce que vous voulez ? Il faut faire la queue si vous avez besoin de soin. Ceux ayant un bout de tissu rouge sont les premiers à être traité, ce sont les plus urgents. Et puis merde, pourquoi je vous parle, vous ne comprenez rien à ce que je raconte.


L'allemand lui tendit alors ce bout de papier à la fois si insignifiant et fort. Lucy ne compris pas tout de suite, se méfiant de son ennemi.


— Qu'est-ce que s'est ?


Un autre soldat entra dans la tente, pressé et excité avant qu'il ne remarque la scène se déroulant sous ses yeux. Quelques paroles furent dites au jeune soldat avant que celui-ci ne pousse un peu plus sa main vers la jeune femme et lui colla contre sa poitrine. Puis il reparti sur ses pas, la mine renfrognée et alla chercher l'une des armes qui tueraient peut-être l'homme dont elle était tombée amoureuse.

Anna déplia délicatement la feuille en papier, les mains tremblantes et laissa son regard glisser sur les quelques mots que son amant avait rédigés quelques minutes plus tôt. Quelques larmes glissaient sur ce bout de papier aussi précieux qu'un trésor tandis que ses jambes cédèrent sous le poids de ses maux et elle pleura , longtemps et à chaudes larmes, tremblant de tout son être.


— Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible, ce n'est pas possible, ce n'est pas possible...


Dehors, les Boches hurlaient de plaisir, de bonheur et entamaient des chants qu'elle ne comprenait pas. Cependant, elle ne pouvait enlever de sa tête la scène qui allait se produire sous ses yeux. Au lieu de mourir au crépuscule comme l'homme qu'elle aime lui avait souligné, ils allaient être exécutés maintenant parce que leurs comportements avaient dû tuer la patience des Allemands.

Anna s'était alors précipitée dehors, courant à vive allure, trébuchant dans la boue sous le grondement des nuages. Mais elle se relevait, à chaque fois, se rapprochant un peu plus. Elle ne put cacher un cri d'horreur lorsque sa course s'était arrêtée et que son regard voguait d'un de ses compagnons à un autre.

La carcasse de Bran gisait le long du mur, dénudé et criblé de balle. Les boches s'en étaient servis pour tester leurs armes et leur distance. Tandis que les autres étaient attachés en chaînes, les pieds et mains liés et les yeux bandés. Devant eux, à quelques mètres seulement, onze Boches tenaient en joue les dix hommes qu'elle avait côtoyés tant de mois. Elle entendit un des Allemands hurler quelque chose avant d'entendre le bruit des fusils maintenant chargés. Elle reconnut l'homme qui lui avait apporté la lettre de son amant, enchaîné lui aussi, nu et fouetté. Il avait désobéi aux autres et aider leurs ennemis, il devait être tué pour cet acte ainsi que d'être un exemple à tout autre soldat capable d'une telle folie. Le jeune Allemand, lui, malgré la gravité de ses blessures, regardait ses anciens amis d'un regard fier et rempli de courage. Il était maintenant prêt à mourir.


— Arrêtez ! Je vous en supplie! cria-t'elle



La jeune femme frappait de ses forces restante, un soldat qui se trouvait dans son champ de vision. Celui-ci l'injuria dans une langue qu'elle ne comprenait et fini par la bloquer contre son torse, l'empêchant de faire le moindre mouvement. L'homme de carrure imposante venait d'empoigner le visage d'Anna, le tenant fermement et l'obligeant à regarder l'homme qu'elle avait tant aimé mourir.

Le noiraud avait entendu l'appel de sa bien aimée et essayait tant bien que mal de se délier de ses chaines qui lui brûlait la peau et égratignait sa chair.


—Anna ! hurla Emeric



Anna sentait les battements de son coeur s'accélérer et un vacarme incessant se développer dans son esprit aux portes de l'agonie. Les Boches se préparaient à tirer puis les premières balles fusèrent. Prise de courage et d'une volonté hors pair, la jeune femme défia ses ennemies en mordant jusqu'au sang son assaillant et fini par se précipiter devant Emeric. Elle n'arrêta pas sa course et percuta violemment le corps de son amant, qu'elle pris dans ses bras une dernière fois. Anna scella leurs lèvres sous un flot de larmes, alors que quelques balles transpercèrent leurs corps à l'unisson sous le grondement du ciel.


—Je t'aime.


Un éclair fendit le monde et dans leurs derniers souffles, ils se firent une promesse éternelle.

_____________________________________



* : Mon ami voudrait écrire une lettre à la fille que tu as emmené. S'il te plaît.

** : Au revoir

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