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Manoria

Manoria
Écrivaillon

Classé dans Autre
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Date de création :
le 20 juin 2016, à 19:05

Dernière validation :
le 30 octobre 2016, à 13:26

Solitaire, malgré lui

Solitaire, malgré lui



Quelque part, dans un potager… en Alsace.

« A la vaaaaache ! Ça pique ! Aaaaarrrrrghhhh… au secours !!! »
Quelques bruissements d’élytres plus tard, le marteau qui allait enfoncer le clou fit son apparition.
« Hey hey heeeyyyy !!! Pas la peine de hurler là… »
Arrêtant un instant de se tortiller, la nouille gesticulante chercha à préciser d’où venait cette voix particulièrement chantonnante.
Il y avait un espoir de s’en sortir et il fallait qu’il en profite car, malgré qu’il n’est pas de montre − cause : pas de poignets ! −, il lui semblait que le manège devait déjà durer depuis une bonne demi-heure. Et puis le sang commençait à lui monter à la tête !
Malheureusement, l’assistance qui allait s’offrir à lui ne s’avèrera pas vraiment à la hauteur de ses besoins. Tant pis, il aura composé avec… et sans.
« Heu… qui c’est ? demanda le pendu.
− Et bien… moi !
− Ouai, mais qui c’est ça, moi ?
− Ben heu… le rossignol, pardi ! »
Nom d’une flûte maléfique, il ne manquait plus que ça.
« Comment ça, pardi ? Tu ne vois pas qui je suis et que je suis aveugle ? Ça devrait pourtant te sauter aux yeux, non !
− Ah, ça oui ! Je vois bien ce que vous êtes et c’est pour ça que je suis là, lui rétorqua l’emplumé. D’ailleurs, laissez-moi vous conter tout le plaisir duquel je me délecte de vous voir en cette posture. Je m’en lèche d’avance les babines. »
Voilà que le crâne de piaf faisait de l’esprit. Les ‘’ babines ‘’… n’importe quoi ! Mais pour qui elle se prend cette moitié d’andouille ?
Bien que la diplomatie ne soit pas son fort, il lui fallait trouver une solution pour se dégager de son pétrin. En plus, les fourmillements dans sa tête s’amplifiaient de plus en plus. D’ici quelques minutes, ça commencerait à brûler sévèrement et il ne serait plus capable de contenir son sang-froid. Pour sûr !
« Bon, ok. Tu veux pas te bouger l’oignon et venir me filer la main à me décoincer, par hasard ? Question stupide, mais j’arrive pas à capter ce qui m’arrive, là…
− Alors déjà, non, je ne vous aiderai pas parce que, de là où je me trouve, je n’ai aucun moyen d’accès à vous et qu’il ne m’est absolument pas excitant d’envisager de prendre le risque de me briser une aile en essayant de vous sauver de cette jungle sèche et sans fin. Et puis vos manières ne m’en donne pas l’envie. Vous êtes bien vulgaire et trop peu avenant pour quelqu’un qui a besoin d’aide.
− Ah ouai ! Ok, super… cool le mec.
− Je ne suis pas un mec, je suis une femelle.
− (Il pouffa) A ben tout s’explique !
− Plait-il ?
− Non rien… tu comprendras quand tu seras plus grande. Bécasse ! »
Le soleil, jusqu’ici caché par un éventail de nuages, bailla un de ses chauds rayons au travers de la prison de plastique à ciel ouvert.
Ca y est, ça commençait à sentir la grillade ! Dans peu de temps, il serait aussi sec qu’une biscotte. La perspective d’une telle transformation ne l’enchanta guère d’autant plus que l’autre bêcheuse aimait aussi ça : le pain sec !
Charognarde !!!
Dans l’urgence, et sous la contrainte de sa paralysie, notre ami se décida à calmer ses ardeurs et adopta un ton qui, il l’espérait, allait porter ses fruits.
Le temps était à la négociation et il lui fallait désormais brosser la belle dans le sens du poil… ou des plumes. Il se ravisa :
« Bon, d’accord… pardon pour la bécasse.
− Excuses acceptées. »
Silence.
Il se força à poursuivre sur un ton plus jovial.
« Heu… et sinon, t’as un prénom ?
− (Elle prit un air surprit) Comment ça un prénom ?! Naturellement non. Les animaux sauvages n’ont pas de prénoms ! Pourquoi, vous en avez un, vous, de prénom ?
− (Soupir de désolation) Bien sûr ! Tout le monde à un prénom. Par exemple, moi, c’est Edouard.
− Edouard !? C’est étrange…
− Comment ça… qu’est-ce qu’est bizarre ?
− Et bien disons que vous êtes des hermaphrodites, alors pourquoi un prénom masculin ?
− Alors là… Mystère ! J’en sais rien moi. Demande à ma mère !
− Non mais je veux dire, si déjà vous avez un prénom et que vous êtes des deux sexes, pourquoi ne pas s’appeler par des patronymes phonétiquement mixtes, du genre : René, Michel ou Claude ? Ou bien, une autre solution… vous pourriez créer des prénoms composés qui s’adapteraient à votre condition, un peu dans l’esprit de Franck-Sylvie, Pierre-Françoise, Marc-Linda, Jacques-Sandra…
− …Non mais oh !!! C’est quoi ce pastis ?! Ça va pas la tête ! Je te dis que j’en sais rien… et puis m’en fout, mon problème est ailleurs pour l’instant. Je m’appelle comme je m’appelle parce que c’est comme ça, et pis tant pis si ça te convient pas. Allez hop ! Maintenant aides-moi si c’est pas trop exiger. »
La dame à la robe dorée se fit boudeuse un instant et, après quelques secondes de répit, lui accorda à nouveau son intention. Pour sa part, lui s’était à nouveau calmé. La conversation pouvait alors reprendre de plus bel.
« C’est bon, vous êtes serein ?
− Oui… ça va aller. J’ai déjà rêvé de meilleures postures, mais tout va bien… merci, dit-il sarcastique.
− Donc… pour vous répondre à nouveau, non, je ne peux pas vous aider. Et quand bien même ! Si j’arrivais à vous sortir de là, ce ne serait pas à votre avantage.
− Ce qui veut dire… ?
− Je suis un OI-SEAU ! Mon intérêt premier serait avant tout de vous MAN-GER ! Ça ne vous a pas effleuré l’esprit ça ? C’est dans l’ordre des choses après tout, non ?
− (Nouveau soupir) Bien sûr que si que j’y ai pensé. Mais… je me suis dit que, peut-être, tu aurais pu faire preuve de clémence sur ce coup-ci. Allez, un petit effort ! Je suis sûr que tu pourrais m’aider d’une manière ou d’une autre. »
Devenue subitement sensible face à tant de pitié, l’oiseau décida de s’offrir davantage… sans doute plus par intérêt que par charité.
« Hummm… et alors, à ce moment-là, qu’est-ce que j’y gagnerai, moi ? proposa le prédateur, un peu mesquinement.
− Ma reconnaissance éternelle et… un prénom. Un vrai de vrai qui déglingue tout ! Le plus magnifique des prénoms en sommes !
− (Pensive) Hummm… et quel prénom ?
− (Il réfléchit) Heu… Émeraude ! C’est joli ça, Émeraude ! Hein ?
− (Snobinarde) Ah non ! Pas un nom de cailloux tout de même.
− (Dépité) Mais… c’est pas un nom de cailloux banal non plus ! C’est un nom de pierre précieuse. Enfin quand même ! Vous êtes compliquées, vous, les femelles. (Et, plus agressif) Bon, j’te connais pas mais déjà t’as l’air d’une espèce d’ingrate narcissique ! Ça m’affole peu entre nous.
− Oh ben dit donc… du calme papillon ! De toute manière, je suis fatiguée ; Je rentre d’une migration de 2 semaines, avec des copines, et je suis crampée de partout.
− Non mais je rêve là ! Le syndrome de la marmotte qui s’exprime. C’est l’hôpital qui se fout de la charité !
Un nouveau nuage vint masquer le soleil agressif. La tension allait pouvoir redescendre d’un cran.
« Vous savez, dit-elle, je ne suis pas aussi vilaine que je puisse y paraitre. Je suis une femelle de cœur, moi ! C’est vous l’ingrat. Et puis, laissez-moi vous poser une question…
− C’est reparti… quoi encore ?
− Je ne comprends pas… qu’est-ce que vous faites là ? Votre place n’est pas ici, mais dans la terre ; enfin, Sous Terre ! Quel est votre problème ? C’est quelqu’un ou quelque chose qui vous a déposé ici ? »
Il réfléchit un instant et se disait qu’au point où il en était, autant taper le bout de gras. La vieille chouette n’étant pas décidée à lui porter secours, il fallait bien passer le temps en attendant un jour meilleur. Il déclara :
« Non, je me suis fourré dans cette mouise tout seul, comme un grand !
− Et par quel miracle ?
− Je suis claustro, voilà tout !
− (Effarée) Mais c’est teriiiiible !
− (neutre) Complètement d’accord…
− Ce n’est vraiment pas pour vous servir. Triste sort que le vôtre, fit-elle trompeusement compatissante.
− Ouaip… c’est pas d’bol, hein ?
− Mais alors, elle pourrait provenir de quoi cette claustrophobie ? L’effet d’une sorte de syndrome post-traumatique ? D’une maladie orpheline ou d’une sorte d’allergie ?
− J’en sais que dalle… ça m’arrive assez rarement, mais des fois j’étouffe là en bas et j’ai besoin de sortir prendre l’air. C’est comme ça, c’est pas plus compliqué.
− D’accord, mais alors, comment se fait-il que vous vous soyez retrouvé ici précisément ?
− Le hasard, je suppose. J’en sais rien, je capte rien de ce qui peut se présenter devant moi. Je marche à l’instinct… en réalité, j’ai voulu prendre un raccourcit. La voilà la réalité. (Courte pause) Pourquoi, je suis où exactement ? »
Elle étudia la structure de plastique noir et se pencha à nouveau vers le malchanceux.
« Et bien en fait, vous êtes dans une sorte de gros sot cubique en plastique. Je ne sais pas comment les humains appellent ça, navrée.
− Ah ! Et à quoi je suis accroché ? Pourquoi j’arrive pas à me dégager ?
− C’est assez vague d’ici, mais je crois que vous êtes épinglé par une épine de rosier… ou peut-être de framboisier.
− Ah ben voilà, je comprends pourquoi ça me gratte à la queue !
− Ben oui, évidement ! Mais quelle idée aussi vous avez eu de vouloir prendre un raccourcit ! Tout ça pour gagner quoi… 2 mètres ! Et puis quelle idée aussi de grimper aussi haut ? Vous êtes fait pour creuser et passer par les sous-sols, non pas pour grimper à des branchages secs et pourris. C’est stupide ! C’est comme si, Moi, je décidais de franchir une rivière à la nage plutôt qu’en la survolant ; ça n’a pas de sens ! C’est irrationnel. Et puis vous auriez dû rester avec votre communauté. Il est d’autant plus irresponsable de votre part de partir ainsi à l’aventure, tout seul ! Enfin, c’est mon avis. Je ne sais pas comment vous voyez la chose, mais…
− …Ouai ben moi aussi j’ai le droit à ma dose de sensations fortes et à l’aventure. Et pis j’suis libre d’aller où je veux et de faire ce qu’il me plait, alors arrête un peu avec ta morale en mousse et qui ne m’avance à rien ! Si j’ai décidé de prendre ce raccourcit, c’est parce que j’étais dans un bon feeling jusqu’à y’a une heure. Et puis tu me glues avec tes questions… la barbe !!!
− Hey ! Pas la peine d’être agressif non plus. Tout ce que je voulais vous dire, c’était qu’on ne part pas en guerre avec un couteau suisse, voilà tout, Monsieur. »
Cette fois-ci, les bornes avaient été dépassées. Il sentait – savait – que sa vie allait s’arrêter ici, sous peu, et qu’il ne pourrait plus rien tirer de favorable de celle qu’il s’était faite comme étant une rivale.
Dans son acharnement vers sa délivrance, il réessaya de se débattre une nouvelle fois. Sans conséquence.
Le rossignol, amusé, le nargua :
« Vous savez, inutile pour vous de gigoter de la sorte ; vous êtes bien poinçonné quand même.
− (A voix basse) Ouai c’est ça… rigole seulement.
− (Elle pouffa) Mon Dieu que vous êtes drôle…
− Content de t’amuser !
− (Elle prit un temps de pause et rajouta) Vous savez, il y a une fable de Lafontaine qui a pour moralité : ‘’ Rien ne sert de courir, il faut partir à point. ‘’
− (Il arrêta de se remuer et se tourna vers elle) Une fable de Lafonquoi ? Ça veut dire quoi ton truc de mentalité là ?
− LA-FON-TAI-NE… c’était un poète et un conteur. Et c’est une moralité, pas une mentalité. Une preuve de plus que la tienne n’est pas très cultivée et que c’est pour cette raison qu’elle se montre aussi légère. (Elle ricana)
− (Il ne releva pas) Connais pas… à ce propos, en parlant de fontaine, t’aurais pas un peu de flotte ? Je crève de soif.
− Non, désolée.
− Pfff… »
Il reprit son combat sans plus porter d’attention à l’oiseau. De toute manière, il était seul maintenant et ne pouvais plus compter que sur lui-même.
Au loin, un discret bruit de chambranle se fit entendre. L’oiselle tourna la tête en sa direction, l’excitation grandissante. Ce ‘’ signal ‘’, elle le connaissait bien. Il était synonyme de passage à table.
Elle se retourna une dernière fois vers celui qui fut, pour elle, un agréable passe-temps.
« Bon, vous m’excuserez mais il faut que je parte. La voisine vient de mettre une nouvelle boule de graisses pour oiseaux à sa fenêtre.
− Quoi ! Tu vas me laisser là, comme un vulgaire asticot au bout d’un hameçon ?
− Mais oui, bien sûr ! De toute manière, vous êtes vulgaire, et même odieux, je dirai. Aucune envie de vous aider, quoi qu’il advienne. Et puis, vous m’avez bien distraite en attendant que le repas soit servi. Merci beaucoup.
− Foutue chipie ! Arrrghhhhhh !!!
− (Avant de s’envoler, elle ajouta) Vous devriez trouver un moyen de vous arracher la queue. Tirez bien fort de tout votre poids et vous devriez y arriver. Ça ne va pas être du nougat, mais ce n’est pas infaisable. A vous d’y méditer.
− Mais t’es complètement à la masse ! Ca fait super mal ça !
− Bon écoutez, je vous recommande cette solution un tant soit peu barbare, certes, mais dans les minutes qui suivrons vous vous régénérerez et vous serez à nouveau libre. Ce serait sympa, non ?
− Ah oui, magique ! Le bonheur par l’amputation. Quel prodige !
− (Elle secoua la tête) Enfin… merci encore à vous pour ce délicieux instant perdu. A bientôt sans doute. Je vous embrasse et vous souhaite bon courage pour la suite.
− Ouai c’est ça… Bisous… »
Sous l’impulsion de quelques battements d’ailes, elle disparut ; laissant le rampant à son sort invertébré.

Au printemps suivant, l’esprit d’Edouard vécu avec la satisfaction d’avoir rempli son rôle écologique.
Le plus étrange dans tout ça était que, malgré sa fin tragique, il avait compris une chose bien certaine : que ce fut de son vivant ou par sa mort, il aura contribué à la structuration et à l’entretient des propriétés physiques des sols.
Aujourd’hui, sa mission avait été accomplie et il se sentait plutôt bien honoré.
Il ne saura jamais qui avait pu faire preuve d’autant de bonté à son égard, mais on lui avait érigé une jolie croix de bois en guise de calice funéraire et, en prime, on lui avait même décoré son tombeau d’un majestueux plan de tomates.
Bien au chaud dans son lit de terreau, Edouard était aux anges. Mais, dans sa solitude, il regrettait néanmoins un passage de sa vie si vite écourtée ; comme un remords qui résonne dès lors telle une évidence : C’est sûr, dans une vie future, jamais plus il ne repassera par la case composteur de déchets organiques !


Moralité : ‘’ Rien ne sert de courir, il faut pourrir à point. ‘’

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