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Manoria

Manoria
Écrivaillon

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 20 juin 2016, à 19:00

Dernière validation :
le 8 septembre 2016, à 06:41

La faute à plus de chance

La faute à plus de chance







Mercredi, 3 heures du matin.

C’était le jour et le moment idéal pour agir. Le temps aussi était parfait : pluvieux et frais. Les conditions faisaient que le centre-ville était désengorgé de toute présence et tous regards.
Jonas était derrière le volant de sa voiture, au coin de la rue Voltaire, à 100 mètres de la banque. Il se donnait encore 5 cinq minutes pour scruter les environs et s’assurer que les parages seraient bel et bien déserts au moment où il passerait à l’action. Il était aussi particulièrement excité d’en finir avec ce casse. Il y avait beaucoup d’argent à se faire sur ce coup-ci parce que le convoi de fonds était passé le samedi d’avant pour approvisionner les coffres. Après celui-ci, il se rangerait et prendrait sa retraite. Il se l’était promis et honorerait sa déclaration.
Les journaux le surnommait ‘’ Le Serpent ‘’ car il avait pour signature de laisser un ‘’ S ’’, marqué à la bombe de peinture sur chacun des coffres qu’il pilait. Quant à eux, la police et la gendarmerie ont longtemps cherché à faire des liens entre cette lettre et un éventuel nom de famille, prénom ou adresse sans ne jamais parvenir à rien. Sa subtile discrétion devait aussi y jouer pour beaucoup dans le calvaire sans fin qu’enduraient les enquêteurs. Pour leur part, tous l’appelaient ‘’ L’intraçable ‘’.
En 30 ans d’exercice, Jonas ne s’était jamais fait appréhendé, ni même entre-apercevoir par qui que ce soit ; Il était un véritable professionnel qui avait toujours travaillé seul et qui ne s’en était jamais pris qu’aux banques, depuis le début. Pour lui, il n’y avait rien de plus exaltant que de voler des voleurs. C’était sa morale.

Le moment était venu. Jonas prit son nécessaire de crochetage, sa lampe torche et le smartphone qui comportait le logiciel lui permettant la désactivation des systèmes d’alarme. Il fourra le tout sous sa parka noire, sorti de la voiture et se dirigea ensuite vers le coffre pour y récupérer les sacs à remplir. Puis, il verrouilla les portes de sa vieille 205.
Il marcha normalement en direction du bâtiment tout en jetant des coups d’œil de part et d’autre de la rue pour se garantir que les lieux étaient toujours autant dépeuplés.
Personne.
Arrivé à hauteur de sa dernière victime, il passa devant son entrée principale sans s’arrêter et prit l’angle pour s’orienter vers sa porte arrière.
Il avait décidé de s’introduire par cet accès pour la simple et bonne raison qu’il se trouvait dans une petite ruelle se terminant en cul-de-sac et qui ne laissait place à quasiment aucun vis-à-vis.
Plus tard, une fois l’argent empoché, il sortirait du côté convoiement. En cas de problème, cette solution pourrait lui offrir davantage de possibilités d’évasion que s’il repartait de là où il était venu. Tout avait été étudié et pensé au préalable. Tout allait bien se passer.
L’éclairage public était faible et le ciel toujours sombre. A couvert, il se plaça devant la porte et vit une goulotte qui longeait son chambranle. C’était synonyme qu’il y avait bien un dispositif de sécurité mis en place.
Il sorti son téléphone, lança l’application de désamorçage et brancha le câble adapté au système installé. Il mit l’appareil dans la poche extérieur droite de sa veste et prit 2 de ses outils de crochetage les plus efficaces. Il les introduisit dans la serrure et réussit à déverrouiller l’issue de secours en moins de quelques secondes. Un clic se fit témoin de sa réussite. Il regarda une dernière fois en direction de la rue principale. Le vide complet. Parfait.
Le serpent poussa la porte avec légèreté et passa sa tête dans l’ouverture. Un silence de plomb régnait en ces lieux sans âmes. Il entra silencieusement et referma derrière lui.
30 secondes… c’était d’ordinaire le temps dont il disposait pour enrayer le système d’alerte avant qu’un signal ne soit transmis à la société de sécurité.
Il posa ses sacs à terre et s’empressa de sortir le téléphone de sa poche. Mais, au moment où il voulut connecter la seconde fiche sur le boitier à code, il s’aperçut que l’alarme n’était pas activée. Sous l’étonnement, son pouls s’accéléra un peu et son regard s’orienta vers l’autre bout du couloir dans lequel il se tenait.
Toujours aucune menace, en apparence.
Il se maitrisa et, malgré la surprise, il se rappela qu’un tel cas s’était déjà produit à plusieurs reprises dans le passé ; Sur 47 braquages, il l’avait vécu 4 fois. Pour l’heure, l’important était pour lui de savoir s’il s’agissait avant tout d’un manque de vigilance permanent, ou isolé, de la part du directeur. Son instinct le poussa à croire en la deuxième option, mais il resta aux aguets.
Néanmoins, il se demandait s’il devait tout de même continuer ou pas. A l’idée que cette escapade serait son ultime folie, il se persuada que oui. Il reprit ses sacs.
Il avançait à présent en direction de la salle d’accueil de l’agence.
Tout en progressant à pas de loup, il scrutait le plafond à la recherche de caméras. Il n’en vit aucune, pour le moment. Il passa devant 2 portes : l’une donnait sur les toilettes du personnel et l’autre sur une salle d’archivage.
Au bout de l’allée, il s’arrêta et s’accroupit. Au plafond de la salle principale, il aperçut une unique caméra 360 degrés. Il resta hors-champs et analysa la pièce : sur la droite, 3 bureaux de conseillers. Au centre, face à l’entrée, le comptoir d’accueil et sur la gauche, un second couloir aboutissant aux espaces interdits au public.
Le serpent se redressa et rabattit sa capuche sur la tête. Il se dirigea vers les bureaux et ferma intégralement les stores qui laissaient encore filtrer de timides raies de lumière. La pièce fut noyée dans une obscurité silencieuse. Il sorti sa lampe torche et l’alluma pour se diriger vers l’autre extrémité du local.
Il continua subrepticement sa progression lorsque des bruits secs le stoppèrent. Avait-il bien entendu ces cliquetis ou était-ce un mirage sonore ? Avec l’âge, ses sens s’amenuisaient et il n’arrivait pas à savoir si les sons étaient provenus de l’extérieur ou s’ils avaient été proches de lui. Il était vivement temps pour le Serpent de muer pour sa dernière fois.
Sous l’adrénaline, il alla se mettre à couvert au revers du comptoir. Il resta là quelques minutes, allégeant au mieux son souffle, puis concentra son ouïe au loin.
Rien. Le calme était redevenu maître.
Persuadé que son esprit lui avait joué un mauvais tour, il se cabra pour continuer son ascension. Dans la méfiance, il marcha sur la pointe des pieds.
A l’autre bout du second corridor se dressait une porte sur laquelle y était placardé un petit panneau ‘’ sens interdit ‘’ et à 10 mètres sur la droite, un autre boyau. Le serpent continua d’avancer.
Une fois arrivé à l’intersection, il plaqua son corps contre le mur et ôta sa capuche dans l’objectif de jeter un rapide coup d’œil dans le passage adjacent.
A ce moment, tout était allé très vite… il eut à peine le temps de passer sa tête de l’angle, lorsqu’il vit une masse sombre s’abattre sur lui. Le choc du métal froid sur son crâne fit un bruit similaire à celui d’un gobelet en plastique sous un pied. Sa vision devint floue et il s’effondra en arrière.
Dans sa débâcle, il senti des coups dans ses côtes et dans ses jambes. Sa colonne vertébrale elle aussi encaissait les multiples chocs ; on le frappait. En chien de fusil, il essaya vainement de se protéger. La raclée qu’il se prenait lui semblait être une pluie de météorites.
Peu à peu, un second souffle le submergea et, en tentant de se redresser, il vit comme des formes spectrales décomposées. Dans la pénombre, sa vue se clarifiait à nouveau et il put enfin reconnaître des silhouettes humaines. Sous ce tourbillon d’attaques interrompues, il reçut un autre coup de pied au visage qui lui propulsa la tête en arrière, la laissant s’éclater sur le carrelage froid de la nuit.
Épandu sur le sol, Jonas ne sentait plus sa vieille carcasse ; Des picotements l’anesthésiaient de toutes parts et des acouphènes firent leur apparition. Son oreille droite bava le sang.
Laissant sa tête choir sur le côté droit, il vit les ombres de ses assaillants s’enfuirent et disparaître en courant. Avant de plonger dans le coma, il se dit que jamais auparavant il n’avait été victime de ses propres attaques : jamais le Serpent n’avait rampé aussi médiocrement. Cette fois-ci, c’est lui qui avait été mordu. Triste amertume.
Avant que l’inconscience ne l’engloutisse, il pensa à cette fatalité propre à toutes prises de bonne conscience : Dernière fois, premier échec.
Ce fut le noir total.

A son réveil, la lune avait pris la fuite pour laisser place au soleil. La ville s’était réchauffée et il ne pleuvait plus.
Des faisceaux animés survolaient son champ de vision encore brouillé et il percevait le brouhaha autour de lui ; les curieux s’étaient amassés autour de la scène. Plus loin, au travers de la masse bruyante, il avait entendu ces crépitements qu’il n’aurait jamais soupçonnés entendre d’aussi près. Ses poignets lui faisaient mal.
Les gyrophares le giflaient avec insistance et la radio de police crachait des mots méconnaissables, mais il entendit une voix vive : « … inspecteur… Je crois que nous avons ‘’ L’intraçable… ‘’. »
2 minutes plus tard, un homme s’approcha de lui et le redressa en position assise. Les menottes avaient été serrées fermement. Jonas grimaça.
-- Bonjour, inspecteur Goudier… police judiciaire.
L’inspecteur tenait une bombe de peinture rouge dans une de ses mains. Il la présenta au braqueur.
-- C’est à vous ça ? Nous l’avons trouvée dans une de vos poches… Vous êtes le Serpent, c’est ça ? Inutile de nous mentir, ça ne nous ferait que perdre davantage de temps et… nous avons des preuves.
Jonas garda le silence un instant. Il ne doutait pas qu’après toutes ces années d’esquive, les autorités avaient eues le temps de faire quelques analyses qui auraient pu lui porter à préjudice s’il devait se faire arrêter.
On a beau prendre toutes les précautions que l’on veut, mais la réalité fini toujours par filtrer le temps, tôt ou tard. Il releva la tête pour affronter le regard du flic et lui dit :
-- Nommé ainsi à tort…
L’inspecteur le regarda, dubitatif.
-- Je vous demande pardon ?
-- … ce ‘’ S ’’… Il n’est pas la première lettre de Serpent, confessa-t-il.
-- Alors, qui est-il ? demanda Goudier, empressé.
-- … Il est celui de ‘’ Subtilisé ‘’.
L’inspecteur respecta un silence et lui dit :
-- Vous savez, vous l’avez échappé de peu sur ce coup-ci. Si nos hommes qui patrouillaient par hasard dans le secteur n’avaient pas remarqué les trois autres gamins avec leur attirail courir comme des paniqués, on ne vous aurait pas trouvé, expliqua-t-il. Nous les avons interceptés il y a 1 heure environ et ils ont tout avoué. C’est vraiment pas de chance pour vous.
Jonas orienta son regard vers le ciel, pensif à ce paradoxe qui n’avait pas lieu d’être.
-- Allez, venez…
Goudier le mit sur ces pieds et l’emmena en direction du fourgon de police.
Grâce au reflet de la vitre, il vit le bandage autour de sa tête. Les ambulanciers s’étaient déjà occupés de lui.
Dans son malheur, plusieurs questions se posaient à lui : Pourquoi n’avait-il pas émergé plus tôt de son choc ? Il aurait allègrement eu le temps d’échapper à tout ça, comme à son éternelle habitude. Pourquoi lui et pourquoi aujourd’hui ? Et surtout, comment ces jeunes avaient-ils fait pour maitriser le système de sécurité et être aussi peu rigoureux à la fois ?
Il était devenu vieux sans même s’en rendre compte et ce dont il pouvait être sur, à présent, était que sa retraite, il l’aurait assurément. Promesse donnée, promesse reçue.
L’inspecteur ouvrit la porte latérale du véhicule et, dans le peu de liberté qui lui restait, le Serpent se tourna vers son prédateur. Un Léger sourire aux lèvres, il soupira :
-- Ah… la jeunesse d’aujourd’hui, c’est plus ce que c’était…
Goudier le regarda et, après un instant, lui rendit la pareille.
-- A qui le dites-vous !

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