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Colin

Colin
Écrivaillon

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Date de création :
le 5 janvier 2016, à 10:45

Dernière validation :
le 17 janvier 2016, à 23:41

Pour Virginie - chapitre 3

À huit heures et demie, Pierre, Luc et Christophe arrivèrent au port de Lossey. La démarche de l'ancien forgeron était assurée, pleine de confiance. Celle du médecin, quant à elle, était légère. On sentait qu'il était prêt à faire face à la situation sans broncher. Celui qui montrait la plus grande répugnance à avancer, c'était Christophe. Il semblait vivre un cauchemar, comme s'il priait constamment pour se réveiller. Ses yeux fixaient le ciel blanc avec un air désespoir par désespoir. C'était une matinée sans soleil.
Ils reconnurent bien vite de loin la Judith, puis ils aperçurent le second, Erik Traus, parler d'une voix haute et joyeuse, si bien que nul passant ne traversait le port sans lui jeter un regard grinçant. Le reste des marins qui entouraient le géant et l'écoutaient formaient un groupe plutôt homogène. Certes, leurs apparences différaient bien, tant dans les vêtements que dans leur âge. Il y avait là des érudits, on le devinait à leur allure. Ces gens étaient là par intérêt scientifique, ou simplement par pure curiosité. D'autres étaient des commerçants, qui venaient avec une certaine part de leur butin personnel, qu’ils voulaient à tout prix échanger contre ces nouvelles denrées qu'on découvrait alors sur le nouveau continent. Bien sûr, une bonne partie de ces hommes étaient des marins. Peu leur importait où ils allaient, ils étaient juste là pour naviguer et poursuivre leur vie sur les flots. Cependant, chez tous ces gens, dans leurs gestes, dans leur voix, dans leur regard, on lisait la même chose. Cette envie, ce besoin irrésistible d'aller droit vers l'inconnu, de vivre l'une des expériences les plus folles de tout ce qu'avait jamais offert la vie.

« Ça y est ! Ce sont eux ! Nos deux retardataires ! Eh bien messieurs, on s'est perdus ? »
Un enthousiasme enfantin portait la voix du grand Hollandais.
« Oh, mille excuses » dit Luc. « Nous étions persuadés que le rendez-vous était à neuf heures. Une simple erreur de ma part. »
« Bah ! Huit heures, neuf heures, tout ça, c'est de la formalité ! C'est le soleil levant qui nous indique qu'il est temps de prendre le large ! L'ancre est levée, quatre bras supplémentaires n'auraient pas été de trop pour cette manœuvre... Enfin bon, vous aurez d'autres occasions de faire vos preuves, vous pouvez compter là-dessus ! »
Christophe ne put réprimer un léger sourire. Décidément, cet homme est un excellent remontant ! Il remarqua après coup un petit homme qui semblait les examiner de la tête au pied depuis qu'ils étaient arrivés sur le port. Il avait des cheveux grisonnants, qui n'apparaissaient que sur les côtés de son crâne. Ses rides laissaient deviner qu'il était proche de la soixantaine, son nez était crochu, sa bouche minuscule, et il portait un gilet gris qui semblait aussi usé que lui.
« Allez, tous à bord ! Dernier moment pour pisser sur notre bonne terre ! Judith nous accueille en elle ! Eh ! Le Poissard ! » Erik montrait Christophe du doigt. « On te laisse faire connaissance avec la demoiselle en premier ! Allez, monte, mais vas-y doucement hein, pas de brutalité dès le premier rendez-vous ! »
Christophe se tourna vers Luc Marquillon, lui tendit la main, et le remercia pour la bienveillance dont il avait fait preuve.
« Je vous l'ai dit : j'ai une dette envers vous. Allez-y, naviguez, découvrez, puis revenez. Mais ne traînez pas trop, il serait inconvenant de faire attendre votre chère épouse ! » dit-il, alors qu'il semblait d'une humeur taquine.
Finalement, tout ne va pas si mal... Telles furent les pensées du jeune homme lorsqu'il s'engagea sur la passerelle qui rejoignait le galion au pavillon rouge.

« Larguez les amarres ! Hissez les voiles ! »
Dès cet instant, chacun se rendit à son poste, et le navire se transforma soudainement en machine minutieusement réglée, où chaque infime partie avait son rôle à jouer dans un immense engrenage. Seuls Christophe et Pierre, à qui l'on n'avait pas encore assigné de fonction, restaient stoïques, sur le pont, observant les matelots à l'œuvre.
Le Hollandais s'agrippa au grand mât, caressa amoureusement le bois de pin puis s'écria : « Ah ! Ma douce, ma tendre Judith ! Tu vaux bien toutes les putains du port d'Amsterdam ! »
Il se saisit d'une besace traînant sur le pont, en sortit une pipe finement sculptée et vernie, qu'il porta à sa bouche. Après y avoir mis du tabac et l'avoir allumée, il monta les marches jusqu'à atteindre le gouvernail, leva un bras en l'air, puis hurla : « Matelots, aujourd'hui, une nouvelle terre nous attend ! Il est temps d'aller souiller de nos mains grasses les côtes de l'Amérique ! »
Le galion commençait à se déplacer, guidé par les manœuvres d'Erik. On voyait un attroupement sur le port. Des personnes de toutes classes, venues pour assister à un départ vers le Nouveau Monde. Dans le regard de certains, on lisait l'envie, alors que d'autres semblaient perplexes devant l'idée de s'embarquer dans un tel voyage.
L'équipage était euphorique, et chacun y allait de sa comptine, de son proverbe ou de son cri de joie. Cependant, au bout de quelques instants, tous se turent soudainement. Le petit homme au gilet gris était sorti du groupe pour aller rejoindre d'un pas tranquille le second. Celui-ci, soudainement silencieux lui aussi, s'éloigna de quelques pas du gouvernail. L'homme qui avait attiré l'attention de tout le monde se plaça juste à côté du géant, le sonda du regard, puis lui dit d'une voix posée : « Monsieur Traus, un peu moins de bruit, je vous prie. Nous sommes à peine éloignés du quai et je suis certain qu'à cette heure-ci, quelques âmes portuaires aspirent encore au repos. »
Erik eut un sourire amusé, mais garda le silence. Le petit homme balaya ensuite du regard la foule étalée sur le pont.
« Messieurs. Gardez vos haut-le-cœur pour tout à l'heure. En tant que capitaine de la Judith, je m'en voudrais de semer le trouble et l'agitation sur un quai aussi paisible. »
Pierre Grésac se pencha à l'oreille de Christophe et lui chuchota avec un sourire en coin : « Eh bien ? C'est « ça » qui va nous mener jusqu'en Amérique ? J'espère qu'il prend son rôle de capitaine un peu plus à cœur que celui d'orateur. »
« Respectons les formalités. Je me nomme Martin Lewis, et je suis le capitaine de ce galion. Voici Erik Traus, mon second. Vous, qui êtes ici, avez donc tous signé pour participer à ce voyage jusqu'en Amérique. Je vous rappelle que le but de celui-ci est avant tout commercial. Une certaine somme d'argent et diverses valeurs sont entreposées à bord de ce navire afin d'être échangées sur place contre les produits du Nouveau Monde. Je sais que certains d'entre vous ont également apporté des richesses personnelles, ce qui est tout à fait légitime, tant que chacun respecte la règle suivante : les échanges concernant l'expédition elle-même passent avant tout échange particulier.
Sachez également qu'en cas de tentative de vol, que ce soit du butin ou bien des ressources échangées, le coupable se verra mis aux fers jusqu'au terme du voyage, c'est-à-dire jusqu'au retour en Europe, où il sera directement livré aux autorités. Interdiction formelle à qui que ce soit d'appliquer sa propre justice. Je suis seul juge des sanctions appropriées aux comportements dissidents. »
Alors que le ton de Martin Lewis était calme, il avait l'air d'un homme qui avait voué sa vie entière à la navigation, aux voyages et aux découvertes. Soudain, son expression changea. Il agrippa le gouvernail, le fit tourner à une vitesse folle, dévoilant une vigueur impressionnante, puis se pencha à l'oreille d'Erik, un sourire malicieux aux lèvres, et lui chuchota quelques mots inaudibles. Celui-ci éclata de rire, descendit quatre à quatre les marches qui descendaient jusqu'au pont, se dirigea vers Christophe, qu'il hissa sur ses épaules sans le moindre commentaire. Le jeune homme, complètement déboussolé, tenta de se débattre, agitant inutilement ses bras, avant de se retrouver en quelques instants aux côtés du capitaine Lewis. Pierre, sur le pont, était hilare.
« Eh bien, monsieur Élégard, c'est cela ? » demanda Martin. « Que diriez-vous de prendre la barre, et de nous éloigner de ce port mortuaire ? Je crois que certains de nos hommes ont grand besoin de faire vibrer leurs cordes vocales. »
La mer restait calme, et le vent léger. Le soleil était déjà haut dans le ciel.
« Alors le poissard ? Le glas des flots n'attendra pas éternellement ! Allez, on serre ses petites mimines de forgeron sur le gouvernail, ça traîne ! »
« Je... À vos ordres ! »
Christophe essaya tant bien que mal de diriger le galion hors des eaux du port, sous l'œil amusé du reste de l'équipage, et tout particulièrement de Martin Lewis, qui, une fois la Judith éloigné suffisamment, reprit la barre, avant de dire au jeune homme : « Ne vous inquiétez pas, mon bon ami. Ce voyage sera un plaisir, et je puis vous assurer que vous retrouverez votre foyer et votre épouse. »

Plus au sud, à la même heure, un navire quittait une côte rocheuse. Une immense caraque aux voiles d'un blanc éclatant. Le bois de chêne qui composait la quille de l'embarcation était sombre, et son état impeccable. Les personnes qui se trouvaient sur son pont offraient un contraste avec la magnificence du bâtiment. Chacun des hommes semblait revenir de l'enfer. Leurs vêtements étaient sales, leurs dents brisées, et leur sombre regard se perdait dans l'oubli. Seul le capitaine apparaissait dans une majesté arrogante. Alvaro, la tête haute, observait l'horizon. Il détestait devoir assister au spectacle de telles vermines grouillant sur le pont du San Cruce. Une mine dégoutée apparut sur son visage, tandis qu'il serrait fort le gouvernail pour lutter contre sa frustration; il n'était pas question pour lui de laisser quelqu'un d'autre prendre le rôle de timonier. Bientôt, se dit-il, tu seras à moi.

Dans les cales de la Judith, une ombre se terrait. Derrière les tonneaux, elle se recroquevillait. Le navire était parti depuis plusieurs heures déjà, et la lumière du jour éclairait légèrement l'endroit, traversant quelques fentes taillées dans le bois.
Il est trop tard pour revenir en arrière. Je dois le faire. Des pas, qui descendaient les escaliers menant jusqu'aux cales, se firent entendre. Des pas lourds, qui faisaient trembler tout l'étage. Pierre fit son apparition, suivi par Christophe.
« Je trouve ça plutôt flatteur, d'être envoyé si tôt en inspection des cales ! On peut considérer ça comme une preuve de confiance, non ? » demanda gaiement le colosse.
« C'est vrai, ce voyage s'annonce plutôt agréable. Si seulement... Si seulement ce n'était pas une contrainte. Je serais plus rassuré si tant de choses ne reposaient pas sur la réussite de cette expédition... »
Christophe avait répondu sur un ton abattu, les yeux fixés sur le plancher.
« Tu sais, chacun y accorde une grande importance ! Même si tout le monde n'a pas une femme mourante sur la côte, chaque homme ici accomplit sans doute l'œuvre de toute une vie ! »
Un silence s'ensuivit, tandis que les deux hommes comptaient les tonneaux de la pièce.
« Allons, tu penses que Virginie aimerait te voir comme ça ? Son seul souhait, c'est que tu survives, elle ne t'a pas demandé de te lamenter ainsi, au contraire, profite de ce voyage, fais-le pour elle ! »
« Comme toujours, tu as raison. »
Tant que le colosse est à ses côtés, je ne peux rien tenter... Je vais devoir m'armer de patience... Et de discrétion.

La première journée de voyage fut apaisante pour Christophe. Le temps avait été splendide, l'équipage de bonne humeur, et les tâches qu'on lui avait assignées ne lui avaient posé aucun problème. Il avait fait un inventaire, nettoyé le pont, servi des repas, et il avait eu l'occasion de parler à plusieurs des matelots de la Judith. Pour chacun d'eux, cette expédition était une première.
Il était sept heures du soir lorsque le capitaine Lewis rassembla tout le monde sur le pont.
« Messieurs, » commença-t-il. « Nous voici au terme de notre première journée en direction de l'Amérique. Les côtes européennes disparaîtront bientôt de l'horizon. Que chacun jette un dernier regard vers ces terres qui vous ont chéris toute votre jeunesse. »
Chaque homme se tourna alors pour observer la bande encore visible de la Bretagne. Christophe, hanté par l'image de son épouse, ne put empêcher de terribles images de défiler dans sa tête. Toujours les mêmes. Sa forge, vide, et Virginie, pâle, maigre, gémissante. Puis il jeta son regard sur l'océan reflétant la couleur du ciel baigné par la lumière du soleil couchant. L'eau était presque rouge. Le même rouge que dans mon rêve, songea-t-il. Son rêve. Il n'avait pas eu le temps d'y repenser, depuis la nuit dernière. Il revit la figure de proue. Depuis le pont, il ne pouvait pas la contempler de face. Il apercevait seulement son bras, tendu, et au bout, le poignard. Celui-là même qui avait fait couler le sang de son cauchemar.
Perdu dans ses pensées, il fut interrompu par les paroles de Martin Lewis. Tout le monde s'était retourné, et regardait à présent vers l'ouest, en direction du soleil couchant. En direction de l'Amérique.
Le capitaine ne parlait plus. Il chantait. Et tout l'équipage semblait le suivre.

Est-ce que si je t'invite à l'aube d'un miracle,
Tu me diras oui,
Est-ce que si je te parle de la magie des grands,
Tu m'écouteras,

Minuscules que nous sommes, partons à la conquête,
Des montagnes d'or et des ciels de merveilles,
Ou qui sait, de l'enfer, et des mille démons,
Ignorant où tu vas, contente-toi de sourire

Monte à bord, prends ma main, il est l'heure,
Dresse la vague, chevauche la tempête,
Hurle à la vie comme à la mort,
Car une fois la fin venue,
Il sera trop tard

Le vieillard suivait le sentier, et la vigueur de ses pas s'enflammait au rythme de sa marche. Lossey n'était plus très loin. Il le sentait. Déjà il apercevait au loin les monts qui surplombaient la ville. La lumière du soleil couchant laissait dans l'ombre le versant est des collines, et le voyageur restait plongé dans cette obscurité. Sur les bords du sentier qu'il suivait commencèrent à apparaître des fermes, de plus en plus nombreuses. Après plusieurs minutes de marche, le chemin commença à monter, jusqu'à atteindre le sommet d'une butte sur laquelle était dressée une tour. Le vieil homme arriva au pied de celle-ci, puis put enfin contempler la ville encore éclairée par les douces lumières de la fin du jour. Il ne s'était pas reposé depuis bien longtemps, et maintenant que Lossey s'étendait sous ses yeux, il décida de s'offrir quelques heures de sommeil. L'édifice qui s'élevait à la droite du sentier semblait être une tour de garde, et il préféra s'en éloigner avant de s'assoupir. S'il y a bien une chose que je préfère éviter pour le moment, ce sont les autorités de cette ville, se dit-il, alors qu'il quittait le chemin pour trouver un lieu plus isolé.

Le San Cruce longeait les ports des villes d'Anémon, tout en restant suffisamment éloigné afin de ne pas être repérable dans la nuit. Seules quelques lanternes étaient allumées sur le navire, suffisamment pour pouvoir manœuvrer sans encombre. Les étoiles brillaient dans un ciel dégagé. Le bateau avançait doucement, et l'ambiance était froide sur le pont. Chacun travaillait de son côté, et les quelques mots échangés se résumaient en des ordres ou des indications. Sur le visage des pirates, on ne lisait aucune émotion, juste ce regard, toujours perdu dans le vide, de ceux qui vivent pour obéir aux tyrans. Au niveau de l'entrepont, certains dormaient dans des hamacs, balancés doucement au rythme des vagues. Le bois qui craquait et le bruit du clapot étaient les seuls sons audibles, à l'exception des relèves, pendant lesquelles on entendait les pas d'un homme qui allait en réveiller un autre afin qu'il le remplace sur le pont. Cela se faisait toujours dans le même automatisme. Ils étaient semblables à des esclaves, noyés dans leur servitude, ayant abandonné tout espoir de faire un jour autre chose que ce qu'on leur ordonnait.
Seul, dans sa cabine, Alvaro consultait une carte. Ses gestes étaient nets et précis lorsqu'il comptait des distances ou notait des points géographiques. La Judith avait pris de l'avance, mais c'était nécessaire. Quand nous le rattraperons, il faudra que nul ne puisse assister à la scène. Mon cher Lewis, tu n'as pas idée de l'importance de ce que tu transportes à ton bord.
Ses yeux s'écarquillèrent légèrement et ses dents apparurent, comme s'il eut été pris d'un accès de folie. Seulement, ce n'était pas de l'insanité qui déformait son visage. C'était de la convoitise. La convoitise d'un trésor qu'il avait attendu pendant des années.
Le capitaine sortit de sa cabine, gagna le pont de batterie et monta jusqu'au gouvernail, tout en jetant un regard froid à l'homme qui tenait la barre. Celui-ci comprit immédiatement qu'il devait lui laisser la place et s'éloigna. Alvaro observa ses hommes quelques instants. Aucun d'eux ne méritait sa place ici. C'était la crasse de tout le continent qui était entassée sur cette admirable caraque. Il caressa le bois du San Cruce du bout de ses doigts. Sa bague dorée brillait à la lueur des étoiles.

Christophe fut incapable de trouver le sommeil lors de sa première nuit à bord de la Judith. Sa vie avait été bien trop chamboulée pour qu'il puisse se résoudre à fermer les yeux et à ne plus penser à rien. Il était étendu dans un hamac accroché dans l'entrepont. On entendait les voix des matelots qui parlaient sur le pont, et de temps à autre, les éclats de rire d'Erik Traus résonnaient dans tout le bateau. La petite cloche tintait mélodieusement toutes les trente minutes. Lorsque personne ne parlait, le bruit des vagues se faisait plus distinct. Le léger roulis du galion donnait un aspect irréel à la situation. Le bruit de la mer, les mouvements, les ordres donnés sur le pont, le rire d'Erik qui revenait sans cesse, tout semblait respecter un certain rythme. Comme si tout était réglé, comme si chaque son, chaque sensation faisait partie du fonctionnement d'une immense machine qui répétait sans cesse son cycle éternel.
Alors que le jeune homme se perdait dans ses pensées, Pierre Grésac vint s'installer dans le hamac vacant à côté de lui.
« Ce Hollandais, bon Dieu, quelle énergie ! J'ai l'impression qu'il pourrait gesticuler des années durant sans jamais s'épuiser ! »
Plusieurs matelots couchés dans l'entrepont incitèrent le colosse à faire moins de bruit.
Pierre reprit la parole, plus doucement, et dit : « Il faut croire qu'il commence déjà à déteindre sur moi... J'espère juste que je ne vais pas me retrouver avec un gros bide comme le sien... Bon, je t'épargne l’effort de faire la causette, je n'en peux plus ! Bonne nuit, Christophe. »
Il sembla au jeune homme que l'ancien forgeron semblait de plus en plus familier au fil des jours. Christophe sourit avant de répondre : « Bonne nuit, Pierre. »

Il était environ trois heures du matin lorsque le jeune homme quitta son hamac pour se rendre sur le pont. Le sommeil n'était pas au rendez-vous, et il avait envie de sentir un peu d'air frais. Lorsqu'il monta les marches, il se sentit accueilli par une légère brise. Les hommes s'activaient encore à brosser le pont de la Judith et à enduire les cordages de goudron de pin, et tous, malgré l'heure avancée, montraient de la vigueur à la tâche.
Christophe leva les yeux, puis aperçut, tout en haut du grand mât, le pavillon dont la couleur éclatante était presque illuminée dans la nuit étoilée. Il s'accouda au bastingage du galion, à quelques pas de la cabine du capitaine, située en-dessous du château arrière, puis se laissa porter par le mouvement de l'océan. À ce moment précis, le jeune homme réalisa que cela faisait depuis bien longtemps qu'il n'avait pas goûté à un tel repos. Ce fut sans compter la conversation qui se fit entendre près du mur de la cabine de Martin Lewis.
« Eh merde, qu'est-ce que ça peut bien faire ? Nous les sèmerons ! »
C'était la voix d'Erik Traus. Il avait presque hurlé. Christophe, alarmé, se rapprocha un peu de la paroi pour tenter de comprendre la raison d'une telle fureur. Ce fut la voix calme et apaisante du capitaine qui retentit alors : « Erik, reprends vite tes esprits. Nous ne pouvons pas nous permettre de mettre la vie de tous ces hommes en danger. »
« Mon capitaine, sauf votre respect, ce dont vous faites preuve en ce moment-même, c'est de lâcheté ! »
Le ton était devenu insolent et provocateur.
« Tu n'as pas à remettre cette décision en question. Sors de ma cabine. »
Les pas lourds du géant se firent alors entendre, puis tout le monde l'aperçut lorsqu'il ouvrit la porte de la cabine. Voyant que tous les yeux des matelots étaient rivés sur lui, il eut un léger rire dédaigneux, puis s'exclama : « Messieurs, sur ordre du capitaine, pissons tous dans nos frocs ! »
Martin Lewis surgit à son tour sur le pont, se plaça en face de son second, puis le frappa violemment au visage. Le Hollandais tituba, perdit l'équilibre et manqua de tomber à l'eau. Ce fut Christophe qui le rattrapa avant qu'il ne passe par-dessus bord. On lisait à présent de la fureur sur le visage du capitaine et son poing était encore serré, comme s'il avait encore l'intention de se battre.
« Tu n'es pas stupide, Erik. Tu es ivre. Et s'il faut que je te jette à la mer pour que tu dessaoules, je n'hésiterai pas un seul instant. »
Erik Traus se tenait la mâchoire et s'appuyait sur l'épaule de Christophe avec l'autre main. Sa tête était baissée. Il cracha sur le plancher, tourna les talons puis descendit les escaliers qui menaient au pont de batterie, tout en marmonnant : « Allez au Diable. »

Le vieillard se réveilla dans la grange dans laquelle il s'était assoupi la veille. Le jour s'était levé depuis peu, il avait entendu le tintement du clocher de Lossey qui avait sonné cinq heures. Depuis les collines, on apercevait une légère brume qui enveloppait la ville. Le voyageur s'empara de son sac et de sa canne, se redressa, puis reprit sa marche, plus énergiquement que jamais. Il arpenta les monts, ignorant le paysage, ignorant le temps, ignorant les passants. Pas à pas, il arriva en bordure de la ville. Le quartier est de la ville était le moins peuplé, de par sa position éloignée du port. Les maisons n'étaient pas bien grandes, tandis que les rues étaient larges et presque désertes. C'était une atmosphère qui plaisait au vieillard. Il se sentait plus confiant, moins oppressé. Aujourd'hui, se dit-il, je me sens prêt à chambouler le destin de ce misérable.

Christophe fut réveillé par des agitations venant du pont. Tout le monde semblait en état d'alerte, et le jeune homme était presque seul dans l'entrepont à présent. Il se précipita à son tour vers le reste de l'équipage. Un matelot s'adressait à Martin Lewis, entouré de plusieurs hommes intrigués par l'affaire.
« Je suis certain qu'il a disparu ! Je m'étais occupé de l'inventaire moi-même il y a quelques jours, et il était bien là ! »
« Soit, mais que contenait-il, ce coffre ? » demanda le petit homme.
« C'est ça qui est étonnant : c'était sans doute l'un des bagages les moins précieux du navire. Il ne s'agissait que de quelques vêtements, rien qui puisse attirer la convoitise d'un voleur ! »
« C'est curieux... Dans tous les cas, quelqu'un l'a subtilisé, pour une raison ou pour une autre. Monsieur Grésac, monsieur Élégard, c'est vous qui avez été chargés de vérifier les cales hier, le coffre était-il à sa place ? »
Pierre répondit aussitôt : « Je ne me souviens pas de tous les objets que j'ai notés, mais je peux vous assurer que rien ne manquait, nous avons passé toute la cale au peigne fin. »
Le capitaine se replongea dans ses réflexions : « Je me rappelle de tous les coffres de tissus et de vêtements que nous transportions. Sans être immenses, ils ont des dimensions plutôt importantes. Impossible à dissimuler correctement dans un bateau. Je déléguerai quelques hommes de confiance pour fouiller la Judith tout à l'heure. Dans l'immédiat, j'ai une nouvelle bien plus importante à vous communiquer. »
Le capitaine Lewis garda le silence quelques instants avant d'annoncer : « Nous n'irons pas jusqu'en Amérique. »

L'amiral Armand Saillard regardait par la fenêtre de son bureau. La pièce était située au deuxième étage du bâtiment principal des quartiers de la marine française. L'ensemble des édifices de pierre dominait le port, et Armand pouvait observer les navires amarrés au quai, se balançant doucement au gré du vent. Nombreux étaient les pêcheurs qui revenaient sur la terre ferme après plusieurs jours de travail. On y trouvait aussi quelques marchands ayant établi leurs commerces non loin de leur embarcation. Cependant, ceux sur qui Armand avait les yeux rivés, c'était les simples passants, déambulant dans la foule, la démarche légère, les mains dans les poches. L'oisiveté était à ses yeux le pire des péchés.
Un homme en uniforme bleu apparut à son palier.
« Amiral, le lieutenant est revenu de l'enquête que vous avez lancée ce matin. »
« Faites-le entrer. »
Un autre homme arriva alors, montant les escaliers qui menaient à l'antichambre du bureau d'Armand Saillard. Il était moins grand et moins soigné que l'amiral, mais on lisait la même fierté arrogante sur son visage. Ce n'était pas un homme qui semblait être fait pour les épreuves physiques. Plutôt mince, il dégageait quelque chose de malicieux, de plus subtil que les autres officiers de la marine d'Anémon.
« Lieutenant Barraux, entrez, je vous prie. »
« Mon amiral, je vous amène des nouvelles inquiétantes. »
« Racontez-moi vite. Nos craintes étaient-elles fondées ? »
« J'en ai peur. Une rumeur court selon laquelle un navire a été aperçu il y a trois jours, non loin des rives d'Anémon : il s'agit bel et bien du San Cruce. »
« Vous en êtes certain ? Quelles preuves avez-vous de ce que vous avancez ? »
« Aucune. Mais nous avons interrogé plusieurs personnes, marchands ou pêcheurs, nombre d'entre eux ont confirmé avoir entendu ces propos. La description qu'ils donnaient correspondait : immense, large, imposante. Le bois sombre, les voiles claires. Ni figure de proue, ni pavillon. Il est rare d'apercevoir une caraque aux alentours d'Anémon, ça ne peut être que le San Cruce. »
L'amiral baissa les yeux, d'un air troublé. Il releva la tête après quelques instants, le regard enflammé.
« Si j'avais su que nous aurions encore affaire un jour au vieux Kai... Il a été un tel fléau pour les autorités de l'Europe entière. Un véritable boucher... Nous devons absolument mettre un terme à ses activités. »
Le lieutenant Barraux hésita avant de prendre la parole : « Sauf votre respect, amiral... N'est-il pas mort il y a des années de cela ? Je suis certain d'avoir entendu, au sein même de ces quartiers, que le pirate Yorui Kai avait été battu par les forces de la marine, et que lui et son équipage avaient tous péri dans la bataille. »
« Je ne sais pas ce que ces idiots de soldats vous ont raconté, mais mettez-vous bien dans la tête que nul homme de la marine française, espagnole, anglaise ou encore portugaise ne peut se vanter d'avoir tenu en échec le capitaine Kai et son très cher San Cruce. Certes, il a disparu et des années durant, plus personne ne l'a aperçu, que ce soit sur terre ou en mer. Depuis ce jour, chacun y est allé de son histoire. Certains prétendaient qu'il s'était retiré, qu'il était satisfait du butin de ses carnages incessants. D'autres, comme ceux que vous avez stupidement écoutés, ont pris plaisir à s'imaginer d'épiques récits de batailles dans lesquelles ce meurtrier aurait perdu la vie, valorisant ainsi les autorités de chaque nation. Mais tenez-vous le pour dit : l'existence de Yorui Kai, depuis le jour de sa disparition, reste un mystère total. »

Tout l'équipage de la Judith était rassemblé sur le pont à l'exception d'Erik Traus qui se tenait à l'arrière du galion, tandis que Martin Lewis annonçait la fin prématurée du voyage. Plusieurs voix se firent immédiatement entendre. Un homme s'avança brusquement vers le capitaine tout en le défiant du regard.
« J'espère que c'est une plaisanterie ! Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai misé sur cette expédition ! Je ne sais pas ce que l'Amérique représente pour vous, mais c'est pour moi la promesse d'une vie meilleure ! Vous n'oseriez pas tous nous forcer à l'abandon ? »
Tous soutenaient celui qui semblait être devenu le porte-parole de l'équipage. Martin tenta d'imposer sa voix, mais les protestations s'enflammaient, le ton montait, et l'agitation était à son comble. Ce fut Pierre Grésac qui mit un terme au désordre régnant parmi les matelots. Alors qu'il se dégagea de la foule pour aller se tenir en face d'elle, sa voix domina tous les jurons et les plaintes.
« Taisez-vous ! Si le capitaine Lewis a pris une telle décision, c'est qu'il a une bonne raison ! Réfléchissez, voyons ! Vous pensez que cet homme stopperait net cette expédition pour son bon plaisir ? »
Tous se turent alors.
« Merci, monsieur Grésac » dit le capitaine au colosse tout en se forçant à sourire. « Maintenant que vous semblez être en de bonnes dispositions pour m'écouter, je vais vous expliquer en quoi notre situation est... délicate. »
Il se racla la gorge, puis reprit : « Nous avons à nos trousses une horde de pirates sanguinaires qui ne demandent qu'à nous trancher la gorge avant de s'emparer de la totalité de nos biens. »
Le silence fut total. Plus personne n'osa ouvrir la bouche. Plus personne excepté Erik, dont la grosse voix se fit soudain entendre à l'autre bout du galion.
« Cette idée de retourner au port, c'est tout bonnement absurde ! Ils sont encore loin à l'heure qu'il est ! Notre bonne Judith n'aura aucune difficulté à les semer ! »
Le géant approchait lentement de la foule.
« Lorsque vous vous êtes engagés sur ce navire, vous étiez prêts à braver tous les dangers du monde ! Nous sommes poursuivis par des pirates ? Et alors ? N'est-ce pas le propre d'une aventure en mer ? »
Le capitaine le regardait avec la même expression que lorsqu'il l'avait frappé au visage, la nuit précédente.
« Si vous voulez rentrer la queue entre les jambes, pour raconter à tout le monde que vous avez fait une croix sur vos rêves parce que vous n'aviez pas confiance en votre navire, soit ! Mais qu'on ne me parle plus jamais de la mer... car alors je comprendrai que les hommes ne sont pas faits pour naviguer. »
Le second avait bien choisi ses mots, et chacun semblait réfléchir, peser le pour et le contre. Un homme se tourna vers Martin Lewis et lui demanda : « Capitaine, ces pirates... Comment savez-vous qu'ils nous poursuivent ? »
« C'est Erik lui-même qui me l'a annoncé cette nuit, dans ma cabine. Il avait espéré garder le secret, sachant que je mettrais alors un terme à ce voyage. Cependant, sans que je le veuille, l'alcool a délié sa langue. Il m'a raconté que... »
Erik l'interrompit : « Ô mon grand capitaine, je vous supplie humblement de me laisser raconter cela, je crains que votre misérable couardise ne rende ces faits bien plus alarmants qu'ils ne le sont réellement. »
Le petit homme semblait faire d'immenses efforts pour se contrôler.
« Je retire ce que j'ai dit cette nuit. Tu es un imbécile, Erik. Tu es fier, borné et aveugle. »
« Que votre infinie sagesse guide nos pas, noble Lewis. »
Malgré le sarcasme insolent des propos d'Erik, le capitaine se tut.
« Messieurs », reprit Erik, « il est vrai que lors de notre séjour à Lossey, j'ai entendu des histoires. Vous voulez certainement savoir où je les ai entendues ? Dans la taverne la plus miteuse de tout ce foutu patelin ! Vous voulez savoir de la bouche de qui je les ai entendues ? Deux ivrognes, affalés sur leur table, le nez trempé dans leur chope ! La « diabolique caraque de pirates sanguinaires » dont ils ont parlé n'est autre qu'une vulgaire coque en bois avec à son bord quelques vieux rats de cale, des bandits égarés, rien qui vaille la peine de trembler ne fut-ce qu'un instant ! »
Plus Erik parlait, plus on voyait une fougue nouvelle pénétrer le regard des matelots.
« Une coque du nom de San Cruce... »
C'était Martin qui avait prononcé ces mots. Il les avait prononcés doucement, calmement, car il savait qu'il n'avait nul besoin d'y mettre le ton. La simple évocation de ce navire suffisait.
« Absolument pas ! Jamais ils n'ont jamais mentionné ce nom ! »
Le Hollandais était à présent fou de rage. Une veine apparaissait sur son front rouge sous ses cheveux roux, et des grosses gouttes de sueur perlaient le long de son visage pour venir se perdre dans sa barbe hirsute.
« Tu sais bien broder tes histoires, mais tu ne sais pas mentir. Messieurs, le navire qui nous pourchasse à l'heure actuelle n'est autre que le San Cruce. J'imagine que chacun d'entre vous a au moins entendu ce nom une fois dans sa vie. »
Une rumeur se fit entendre dans la foule. L'équipage entier avait complètement perdu l'assurance qu'il avait acquise quelques instants auparavant.
« Si c'est vrai, on n'a plus rien à faire ici ! » cria un homme.
« Le capitaine a raison, être pourchassé par ce monstre, c'est la mort assurée ! » hurla un autre.
« Et vous osez vous appeler « marins » ? » s'insurgea un homme plus audacieux.
« Vous avez raison, vous n'avez plus rien à faire sur la Judith si vous frémissez au moindre obstacle ! » ajouta un autre.
Le groupe, auparavant homogène, se scindait en deux parties. Certains, dont les yeux pétillaient à la simple évocation d'un danger potentiel, scandaient leurs attaques sur ceux qui craignaient pour leur vie.
Un homme vêtu d'une veste de soie brillante et coiffé d'une perruque étincelante se rangea aux côtés d'Erik, face au capitaine. La tête haute et le regard dédaigneux, il s'indigna tout à fait : « Nous avions un contrat, monsieur Lewis. Peut-être que certains, parmi ces hommes, se sont contentés de s'engager sans s'encombrer d'une administration qu'ils jugeaient trop fastidieuse. Cependant, j'ai en ma possession un papier qui m'assure qu'en échange de ma participation aux tâches d'entretien et de navigation et de la somme que je vous ai versée, vous devez me conduire, moi et mes biens, jusqu'au Nouveau Monde ! Il est nécessaire pour le continent européen d'ouvrir ses routes de commerce, et sachez que c'est ce genre d'abandon malhonnête qui cause la perte des marchands du monde entier ! »
Un autre homme, plus grand que celui-ci et vêtu de la même manière, vint se tenir face à lui.
« Sachez, monsieur Dowell, que vous n'êtes pas le seul à avoir signé un contrat sur papier. Je puis affirmer que celui-ci stipulait qu'en cas de danger menaçant l'ensemble de l'expédition, monsieur Lewis pouvait disposer de tous les moyens nécessaires pour sauver la vie des hommes de ce navire. La fuite et le retour sur la terre ferme sont en l'occurrence les solutions les plus judicieuses, et personne ici n'a le droit de s'y opposer. »
Les clameurs reprirent alors de plus belle. Dans la cohue, un bruit de pistolet se fit entendre. Tout le monde se tourna dans la direction d'où était venue la détonation. Martin Lewis avait monté les marches du navire et se tenait sur le château arrière, derrière le gouvernail. Sa main, tenant le pistolet, était levée, et de la fumée sortait du canon de l'arme.
« Quelle que soit votre opinion quant à la décision à prendre, vous suivrez la mienne. Libre à ceux qui tiennent à atteindre l'Amérique de se jeter à l'eau et de nous montrer ce qu'est un vrai nageur. Je suis le capitaine de ce galion et j'ordonne le retour immédiat vers la côte! »
Erik Traus s'avança de quelques pas vers le capitaine, jusqu'à se trouver juste en-dessous de lui. Il proclama, en dégainant un sabre et en le levant, imitant ainsi le geste de Martin : « Je suis le second de ce galion, et j'ordonne à tous ceux que je peux encore considérer comme des hommes de s'emparer de ce lâche ! »
L'équipage n'eut aucune réaction. Personne n'osa bouger, jusqu'à ce que Martin pointe son arme en direction de son second.
« Cette fois-ci, Erik, tu vas trop loin. Je te mets aux arrêts. Philipp, Morgan, arrêtez-le ! »
Deux grands hommes à la stature imposante s'extirpèrent à leur tour de la foule. Ils s'approchèrent du mutin et lui saisirent fermement les poignets.
« Vous, vous tous, vous me souteniez, vous aviez l'air de véritables aventuriers il y a encore quelques instants... Je maudis ce navire et cet équipage... Je dénoncerai ta couardise au monde entier, Martin ! Tous sauront bientôt que le grand capitaine Lewis a craché sur le plus grand projet de sa vie et a brisé le rêve de plusieurs dizaines d'hommes parce que l'aventure l'a fait frémir ! »
Le Hollandais fut mené jusqu'au pont de batterie, sous les yeux de tous, puis les trois hommes disparurent sous le plancher. On emmena Erik jusqu'aux cales, dans une grande pièce sombre où étaient entassés caisses et paniers, jusqu'à une porte percée d'une petite fenêtre à barreaux. Philipp sortit de sa poche un trousseau de clefs, inséra l'une d'elle dans la serrure, puis poussa la porte, bien plus lourde qu'elle n'en avait l'air au premier coup d'œil. Morgan poussa le géant dans une petite salle poussiéreuse traversée par quelques rayons de lumières. Erik dut baisser la tête pour entrer, fit quelques pas dans le petit espace, puis s'assit, les jambes tendues, appuyant son dos contre le mur.
« Hé, Morgan, dis au poltron qu'il m'amène au moins une bouteille, histoire que je pense à autre chose qu'à la misère de cette cabane flottante ! »

Il était une heure de l'après-midi lorsqu'on vint frapper à la porte de la cabine d'Alvaro. Celui-ci se leva de sa chaise et alla ouvrir. Un homme aux cheveux salement tressés se présenta à lui, et le capitaine esquissa un pas en arrière, ne pouvant supporter de si près l'odeur de son visiteur. C'était l'un des rondiers du pont supérieur.
« Prenez vos distances. Vous n'avez rien à faire devant ma cabine. »
« Mais mon capitaine, le veilleur a aperçu quelque chose flottant à la surface ! Vous nous aviez dit de vous prévenir dans ce cas-là ! Plusieurs objets, éparpillés... »
Sans écouter la suite, Alvaro retourna à son bureau, s'empara d'une longue-vue, se précipita sur le pont, puis projeta son regard au loin sur les flots. En effet, plusieurs taches se distinguaient sur la mer, calme et plate. Alors qu'il posa la longue-vue sur son œil, ses fines lèvres esquissèrent un large sourire, et à nouveau, sa dentition parfaite brilla à la lueur du soleil. Une caisse de bois ouverte ainsi que des tissus et des habits flottaient sur l'eau, suivant une ligne qui s'étendait sur plusieurs dizaines de mètres.
Le capitaine rangea sa longue-vue, traversa le pont, fit signe à l'homme qui tenait le gouvernail de s'en aller et prit la barre.
Je te tiens...

Commentaires
1351

Douj, le 12 février 2016, à 18:47 :

Encore une fois, je te remercie Colin, pour ce texte de qualité. Encore une fois je ne peux que souligner le style, l'intrique menée à la baguette... Encore une fois, l'impatience de lire la suite m'envahit à la fin de ma lecture !


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