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Colin

Colin
Écrivaillon

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Date de création :
le 7 décembre 2015, à 11:00

Dernière validation :
le 8 décembre 2015, à 08:10

Pour Virginie - chapitre 1

Une vie rêvée par tant, vécue par un seul. En apparence, du moins. Telle est l'histoire idyllique de Christophe Élégard. Le récit parlera de lui-même, laissons-lui donc la place.

Une maisonnette près de Lossey, une femme aimante; voici le quotidien de Christophe Élégard. En véritable artiste de la forge, il avait su accéder au luxe de la richesse. Il accumulait les clients, tous nécessiteux d'avoir en leurs mains les meilleurs outils de paysan, d'artisan ou même de soldat. Cependant, une telle prospérité aurait-elle pu survivre sans une âme sœur ? Oh, non, il y avait plus qu'un talent dans la vie de cet homme. Il y avait une femme.

C'est en France, alors que le quinzième siècle atteignait son crépuscule, que Christophe vit le jour.
C'était un jeune homme plutôt grand, dont la silhouette élancée reflétait une détermination à toute épreuve. Sur son visage apparaissaient des traits bruts, qui lui donnaient une figure presque patibulaire, mais son bon caractère venait détromper ceux qui le percevaient à première vue comme un rustre. Sa mâchoire carrée était recouverte par une légère barbe châtain foncé qui remontait jusqu'à ses oreilles, rejoignant ses cheveux de la même couleur, qu'il portait courts. Le brun clair de ses yeux s'assortissait avec sa toison, et son regard laissait deviner un enthousiasme qui le faisait ressembler à un enfant en perpétuel émerveillement.
Il ne brillait pas d'une intelligence particulière, et n'avait pas reçu une éducation des plus prestigieuses. Il venait d'un village campagnard voisin de Lossey, non loin de la côte bretonne, et sa jeunesse avait été un dur labeur, durant lequel il avait sué dans les champs aux côtés d'une mère dépressive et défaitiste. Son père, quant à lui, avait quitté le foyer peu après la naissance de son fils, lorsqu'il avait commencé à entrevoir des responsabilités de père de famille qu'il ne se sentait pas d'assumer. Christophe avait été le jeune homme ambitieux que tout le monde enviait pour sa détermination à se lancer corps et âme dans toutes ses entreprises. Il avait toujours voulu combler le vide qu'avait laissé son père, en mettant toute son énergie à s'occuper des champs environnants; il espérait ainsi soulager la peine de sa mère, qui semblait jour après jour s'enfoncer dans le chagrin d'avoir perdu l'homme de sa vie. Seulement, au lieu de se montrer reconnaissante envers cet enfant dévoué, elle ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir, le jugeant responsable du départ de son mari, et son traitement à l'égard de son enfant n'en était que plus cruel. Ayant compris qu'il serait prêt à tout pour entretenir son affection, elle se reposait sur les bras du jeune homme et plus le temps passait, plus elle l'exploitait, exerçant sur lui une autorité martiale.

À l'âge de dix-sept ans, comprenant que jamais il n'obtiendrait le moindre égard de celle qui l'avait mis au monde, Christophe se mit en quête d'un avenir plus radieux, et décida de partir pour Lossey, où il espérait trouver de meilleures conditions de vie. Il n'eut pas le cœur d'annoncer son choix à sa mère, redoutant que la femme ne tente de le retenir en se lamentant sur son sort, et son départ fut silencieux et nocturne. Cette décision laissa en lui une culpabilité qu'il s'efforça de combattre des semaines durant, jusqu’à ce que ses exploits lui fissent oublier son passé.
Lossey était une ville portuaire relativement grande. Elle s'étendait du bord de l'océan jusqu'au pied des collines qui l'entouraient de toute part. Entre ces buttes, de nombreuses fermes étaient éparpillées, et leurs champs occupaient d'immenses espaces alentour. Non loin du port se trouvait le quartier général de la marine de Lossey, dont l'importance n'était pas des moindres au sein du gouvernement français. Les villes et villages de la région d'Anémon, qui constituait une partie de la Bretagne, recevaient souvent leurs ordres des officiers de la marine de Lossey.
Arrivé en ville, Christophe, grandement limité par ses moyens, loua une chambre dans une petite auberge miteuse. Il lui fallut vite trouver une profession, ou la mendicité deviendrait son seul salut. C'est après avoir assisté à une performance en public du forgeron au service du gouvernement qu'il se promit de consacrer sa vie au métal et aux enclumes. Il attendit la fin de la représentation et accourut aux pieds de l'artisan pour le supplier de le prendre à son service, mais l'autre n'avait que faire d'un jeune blanc-bec fauché et désespéré au point de laisser toute dignité de côté pour se mettre ainsi à genoux devant quelqu'un, et c'est avec tout le mépris du monde qu'il refusa son offre. Christophe, frustré et plus déterminé que jamais, se mit en tête de surpasser cet homme dédaigneux et hautain qui l'avait traité comme un moins-que-rien.
Après plusieurs journées de recherche, il rencontra un vieux fermier qui vivait en bordure de la ville. Il conclut alors un accord avec lui : le jeune homme pouvait loger dans la ferme et installer sa forge dans la grange, vide depuis que le propriétaire, trop faible pour s'en occuper, avait vendu tous ses animaux, et en échange, le tiers des bénéfices de l'artisanat de Christophe lui reviendrait. Il dut par la suite emprunter de l'argent pour racheter à un forgeron à la retraite son matériel usagé. Ce fut la dernière étape avant le lancement tant attendu de sa carrière.
Dès ce jour, Christophe ne manqua plus de rien. Ses premiers clients étaient des paysans qui ne pouvaient pas se permettre de payer les tarifs des autres établissements de la ville, et qui voyaient donc en lui leur dernier recours. Tous furent ravis des performances du jeune homme qui se découvrit une aisance particulière dans la manipulation du marteau et de l'enclume. Le bouche-à-oreille fit le reste du travail. Sa forge reçut l'icône de l'établissement le plus rentable de la ville, tant par ses prix bas que par la qualité du matériel fourni.

Alors que son entreprise fleurissait, au bout de trois ans, Christophe assista à la mort du fermier qui l'avait hébergé. Le vieil homme était serein au moment de son départ. Aucune maladie n'était venue mettre un terme à sa vie, il avait simplement l'âge auquel on s'en va naturellement, et cet évènement inexorable n'avait pas semblé causer la moindre peine au vieillard. La semaine précédant sa mort, il avait sans cesse répété à Christophe qu'il le remerciait, pour avoir fait de la fin de sa vie une période de repos, de paix et de sérénité. En effet, les succès financiers du forgeron lui avaient permis de ne plus se soucier du manque de nourriture ou de problèmes de logement. Les paroles du mourant réchauffèrent le cœur du jeune homme, qui perçut ces mots comme ceux d'un père remerciant son enfant pour le soin qu'il eût pris de lui dans ses dernières heures. Si sa jeunesse avait été privée d'une présence paternelle, il avait au moins pu goûter au plaisir d'entretenir le bonheur d'un homme qui lui avait offert un toit. Maintenant que celui-là n'était plus, Christophe trouvait la ferme bien vide, et il se dit qu'un tel endroit méritait d'offrir le logis à plus d'une personne. Il avait alors vingt ans et était déjà courtisé par de nombreuses prétendantes, qui se seraient sans doute fait une joie de venir vivre aux côtés du jeune forgeron. Seulement, le sort en décida autrement.

Le plus beau jour de la vie de Christophe Elégard fut certainement celui où il rencontra Virginie. Nulle femme ne put rivaliser avec la sublime créature qui rendit le jeune forgeron fou d'amour. Elle était du même sang que celui qui avait porté secours à Christophe, et c'était à ses yeux la plus douce parenté qui soit.

L'arrivée de Virginie à Lossey eut lieu plusieurs mois après le décès du vieillard. Christophe était alors en plein travaux de rénovation. Il avait décidé de remplacer le bois par la pierre, et ainsi de transformer la ferme en une maison bien plus confortable pour les années à venir. Sa prospérité lui avait fait accumuler des richesses qui lui permettaient d'abandonner la forge quelque temps, pour se consacrer à la construction de son nouvel habitat. Les travaux étaient épuisants, et il avait dû employer quelques ouvriers.
La maisonnette prenait forme, et lorsqu'elle parut presque achevée, la femme qui allait y vivre se montra enfin. Elle se présenta à Christophe comme la petite-fille de l'ancien propriétaire de la demeure, présente dans l'espoir de récupérer le vieux bâtiment, afin d'y loger quelques temps; contrairement au jeune homme, elle n'avait pas un sou. Sous la crasse qui recouvrait son visage, Christophe distingua les traits d'un ange. La jeune fille devait alors être âgée d'une quinzaine d'années, et déjà ses charmes enflammaient le cœur de chaque homme qu'elle croisait. Son air était doux et aimable, et il eut été impossible au plus cruel des tyrans de ne pas être troublé par la misère de cette créature. Sa chevelure d'un noir de jais, bien que sale, brillait d'un éclat presque surnaturel. Une obscurité éblouissante encadrait son visage, sur lequel il était aisé de lire que ses expériences passées avaient été plus qu'éprouvantes. Le récit qu'elle confia au jeune forgeron sur sa vie était bien triste : elle avait pour coutume de voyager de village en village, essayant dans chacun d'eux de trouver du travail et de s'installer quelque part, mais d'une santé très fragile, elle n'avait jamais la force de garder un emploi plus d'une semaine. Tantôt elle s'endormait à l'ouvrage, tantôt elle se blessait ou tombait malade au bout de quelques jours. Chacun de ses séjours se soldait par une fuite ou un exil, car son seul salut se réduisait à chaque fois au vol dans les marchés.
Son enfance n'était pas plus charmante. Elle était la fille d'un couple de commerçants. Son père était le fils du vieux fermier qui avait tendu la main à Christophe. Ceux-là avaient passé leur vie en mer, jetant l'ancre dans tous les ports environnant leur route pour y négocier diverses denrées. Virginie avait tout juste cinq ans lorsque ses parents subirent une attaque meurtrière de pirates assoiffés par les richesses du couple de marchands. Sa survie n'était due qu’à la providence. On l'avait retrouvée, juchée sur la proue du navire, alors que les corps de son père et de sa mère étaient étendus sur le pont. Une fois qu'on l'eut ramenée sur la terre ferme, on envoya une lettre à sa tante, la sœur aînée de sa mère, qui vivait à Nantilles, non loin de l'endroit où l'on avait retrouvé l'enfant. La femme vint la chercher et la ramena chez elle, mais le lieu n'était pas propice à l'éducation d'une petite fille de cinq ans. La nature de l'établissement était au diapason du vieux hameau miteux dans lequel il se trouvait, car c'est dans la maison close dont sa tante était propriétaire que Virginie dut alors sacrifier neuf ans de sa vie. La nouvelle tutrice de la fillette n'avait jamais eu la moindre affection pour sa petite sœur, qu'elle jalousait pour avoir épousé l'homme dont elle aussi s'était éprise, et qui aurait été capable de lui offrir une vie de voyage et de prospérité. Ses égards pour la fillette n'en furent que plus absents, et elle la traita avec froideur et cruauté pendant ces neuf longues années. Tantôt nettoyant l'endroit de fond en comble à longueur de journée, tantôt passant des heures entières enfermées dans la cave pour avoir osé levé les yeux vers sa tante avec un regard offensant, la petite fille gardait son air angélique, et jamais on ne la voyait céder à la colère. Seules des larmes venaient accompagner sa détresse, des larmes silencieuses, qu'elle n'osait montrer au monde qui la tenait en étau, qui la détruisait et qui se riait de sa douleur.

Malgré sa misère, Virginie était devenue de plus en plus belle au fil des années. Elle ne passa pas inaperçue bien longtemps, et les clients de l'établissement ne manquaient pas de remarquer la douce créature apeurée, terrée dans les recoins de la maison. Ravie de constater qu'elle avait là un investissement plus que remarquable, sa tante lui ordonna sèchement de commencer à envisager de s'occuper elle aussi des hommes fréquentant l'endroit. C'est alors que le vagabondage s'offrit comme seule issue à Virginie. Du haut de ses quinze ans, elle fugua l'endroit et se lança dans son douloureux périple qui aboutit à l'heureuse rencontre de Christophe.

Six ans. Telle fut la durée de l'idylle que vécurent Christophe et Virginie. Six ans passés à s'aimer, à chérir leur union, qui semblait être une utopie pour les deux êtres si épris l'un de l'autre. À vrai dire, à présent qu'ils étaient réunis, il leur était inconcevable d'envisager leur existence l'un sans l'autre.
Le jeune homme avait repris sa forge, et sa carrière fut relancée de plus belle. Il avait à ses côtés la plus agréable des compagnies, et il était prêt à se tuer à la tâche afin d'assurer le confort et le bonheur de Virginie. Entreprenant de nature, il n'était que plus zélé à l'idée de combler de son labeur une créature telle que sa bien-aimée. De son côté, elle affichait tout au long de ces années un sourire radieux, et son passé douloureux disparut comme une vilaine plaie désinfectée par le jeune forgeron. Un homme lui avait tendu la main, et l'avait sortie du gouffre qu'était son enfance. Elle ne pouvait que l'aimer. Bien souvent on la courtisait, bien souvent on lui promettait richesses et gloire aux côté d'un autre, mais jamais elle ne se détournait de celui qui lui avait promis son cœur.

Christophe n'attendit pas longtemps avant de la demander en mariage. Quelques mois après leur rencontre, il façonna deux alliances d'une qualité extraordinaire. Il s'y attelait la nuit tombée, en secret, et ses mains, dont les mouvements étaient guidés par son adoration, créèrent deux objets dignes d'une admiration sans égal. Le jour où il lui offrit l'un d'eux, la réponse de Virginie ne céda aucune place à l'hésitation : elle était bien décidée à passer le restant de ses jours avec cet homme. Ils se passèrent la bague au doigt un jour de janvier, dans une petite chapelle en bordure de Lossey. Le bâtiment était vieux, et l'air glacial passait aisément entre les fentes des planches constituant les parois. Tout le monde grelottait, le prêtre compris, et seuls les heureux mariés faisaient fi du froid, dont le bien piètre désagrément n'avait pas une once d'importance face à la joie que leur procurait leur union.
La renommée de la forge de Christophe se faisait de plus en plus grande, et ses clients de plus en plus distingués. L'histoire du forgeron amoureux qui avait fait de ses propres mains ses bagues de fiançailles se transmettait dans le village, et le couple devint un idéal de fidélité et d'amour aux yeux des habitants.

Armand Saillard, un officier qui venait alors d'obtenir le rang d'amiral au sein de la marine française d'Anémon, commanda à Christophe le sabre qu'il porterait lors de sa cérémonie de montée en grade. L'objet devait être parfait. L'esthétique, l'équilibre, le poids, tout devait refléter la grandeur de la marine française, et la fierté ainsi que l'ego d'Armand faisaient de lui le client le plus exigeant qui soit. Le jeune forgeron prit ses instructions à la lettre avec toute l'humilité possible. Il osait à peine regarder son mécène dans les yeux. C'était un homme grand, dont la carrure forçait le respect. Il se tenait toujours la tête haute, et on lisait dans ses grands yeux bleus la dignité de celui qui préférait mourir plutôt que de perdre son honneur. Son visage était raidi, et ses cheveux, qu'il portait courts, brillaient d'un blond éclatant.
Christophe consacra alors l'entièreté de ses journées, et parfois même de ses nuits, à forger l'objet qui devait être le couronnement de sa carrière. Jamais il n'était satisfait de ses résultats, et il recommençait, encore et encore, tant il craignait que son travail ne soit pas à la hauteur de l'estime d'un amiral. Au fil des jours, il mangeait de moins en moins, et s'enfermait toujours plus longtemps dans sa forge, délaissant tout le reste. Son attention restait focalisée sur ce sabre, et il semblait oublier la présence de son épouse dans la maison, si bien qu'il ne se rendit compte que trop tard de son état.
Depuis plusieurs jours, Virginie paraissait déambuler dans la maison, comme si des boulets étaient accrochés à ses chevilles. Elle devait s'appuyer sur les murs pour ne pas perdre l'équilibre, et elle était contrainte de s'asseoir toutes les cinq minutes tant ses forces la quittaient. L'attention de Christophe à son égard était alors inexistante, et il fallut qu'elle soit dans l'incapacité de se lever du lit pour qu'il finisse par réaliser la gravité de son cas.
Ce matin-là, dès l'aube, il se leva, vit son épouse encore endormie, et se rendit discrètement jusqu'à sa forge afin d'avancer son ouvrage. Il s'y attela plusieurs heures durant, et lorsque le soleil fut à son zénith, il se rendit dans la cuisine, s'attendant à y trouver Virginie préparer le repas. Seulement, elle n'y était pas. Il la chercha alors dans le salon, et finit enfin par aller vérifier dans la chambre, bien qu'il ne s'attendait pas à l'y trouver à cette heure-ci.
Christophe ouvrit la porte, et faillit perdre connaissance devant le spectacle qui s'offrit à lui. Le corps nu de Virginie était recroquevillé sur le matelas, la couverture repliée, et sa peau semblait être celle d'un cadavre, tant la pâleur venait agresser son teint. Une mer de sueur recouvrait alors le lit. L'homme s'approcha, encore sous le choc, et peina à articuler : « Virginie ? Tu m'entends ? »
Il n'eut aucune réponse.
« Virginie ! Je t'en prie réponds-moi ! »
Il n'eut aucune réponse.
« Par pitié, dis-moi quelque chose ! Dis-moi que tu es vivante ! »
Il n'eut aucune réponse.
Il posa la main sur le front de son épouse, et sentit une chaleur infernale. En l'observant de plus près, il vit des cernes à l'aspect mortifiant et des fossettes creusées qui lui donnaient l'apparence d'un squelette, et il ne put se résoudre à l'idée qu'il ait passé plusieurs jours sans remarquer ce fléau qui s'était abattu sur sa bien-aimée. Il courut alors dans la cuisine pour y chercher un linge, qu'il trempa dans de l'eau froide, puis il retourna dans la chambre le déposer sur le front de Virginie. Alors qu'il assistait à l'agonie de l'être qui lui était le plus cher en ce monde, il ne pouvait chasser de son esprit l'image de l'amiral qui attendait son arme. Il avait refusé toute autre commande dès la demande de l'officier, tant celle-ci semblait importante, et maintenant qu'il avait sous son toit une femme qui semblait être à l’agonie, il était certain de ne plus pouvoir tenir ses engagements. Cela ne pouvait signifier qu'une chose : la ruine. Sans argent, il ne pouvait espérer soigner Virginie.
Alors qu'il était plongé dans ces sombres pensées, il entendit un gémissement : « De... De l'eau... De l'eau... »
Christophe ne prit pas la peine de répondre et se précipita au puits, d'où il ramena une carafe remplie, qu'il déposa le plus délicatement possible sur les lèvres de son épouse. Sentant le contact du liquide, la jeune femme ouvrit doucement les yeux. Ses pupilles semblaient avoir perdu leur éclat naturel, et on n'y lisait que l'abattement et la désolation. Ils passèrent plusieurs secondes à se contempler, sans savoir quoi dire, tant l'une était faible, et tant l'autre était éprouvé.
Le jeune forgeron finit par briser ce court silence, et d'une voix inquiète, il demanda : « Virginie, comment te sens-tu ? »
Elle répondit d'un ton saccadé et presque inaudible : « Je ne sais pas... Je me sens comme... comme si on voulait m'écraser contre le sol... comme si une force invisible mettait tout son poids contre mon corps... »
Devant de tels propos, Christophe avait l'impression, pour la première fois, de ne plus être capable de comprendre et de ressentir la douleur de Virginie. Jusqu'à présent, il avait toujours eu le sentiment qu'entre eux deux résidait un lien plus fort que tout, leur permettant de partager leurs émotions, et d'avoir une empathie à toute épreuve l'un envers l'autre, et aujourd'hui, alors qu'elle semblait au bord du trépas, et que la raison la quittait pour laisser germer la graine de la folie, ce lien s'évaporait et elle ne devenait plus qu'un objet de souffrance insensible à l'amour de son mari.

Les jours passèrent, et l'état de Virginie empirait. Ses râles devenaient de plus en plus fréquents, et jamais une nuit n'était paisible dans le foyer des amants. Christophe, désespéré, passait tout son temps au chevet de son épouse, mais jamais il ne restait immobile bien longtemps. La fièvre de Virginie l'obligeait à être constamment vigilant. Chaque heure il devait aller rechercher de l'eau, chaque heure Virginie en réclamait à nouveau, toujours plus suppliante, toujours plus souffrante. Son sommeil se faisait rare, et jamais il ne dormait plus de quelques heures par semaine. Bien qu'il suspendit ses activités durant cette période, dans son coffre, dissimulé sous les planches de sa forge, se trouvait encore une somme d'argent importante, suffisante pour les nourrir, sa femme et lui, pendant un certain bout de temps, et Christophe prit la décision d'acheter les services d'un médecin.

Un matin, après s'être accordé plusieurs heures de sommeil, il se rendit dans sa forge, le pas lourd, encore épuisé par ses courtes nuits, dans le but d'aller mettre la main sur les économies qu'il avait amassées. Il traversa la petite cour qui séparait leur maison du bâtiment annexe. Dès lors qu'il posa ses yeux sur son cabanon, il sut que quelque chose d'inhabituel s'était passé là. Rien ne différait de la veille aux premières apparences, mais un pressentiment envahit Christophe. Un malheur n'arrive jamais seul, se surprit-il à penser. Il avait la sensation que l'horreur des événements de ces derniers jours était loin de s'achever, et que le sort lui réservait encore de bien mauvaises surprises. Ses sombres pensées furent bien vite confirmées lorsque, alors qu'il sortit le trousseau de clés rouillées de sa poche, et qu'il voulut insérer l'une d'entre elles dans la serrure de la porte, celle-ci s'ouvrit sans qu'il n'eut besoin d'activer le mécanisme. Quelqu'un était venu ici. Cette nuit. Christophe, paniqué, poussa la porte, et contempla le désastre qui l'attendait sur son lieu de travail. Ses marteaux, ses enclumes, ses poinçons, ses tôles, tout avait disparu. Il ne restait plus rien de tout ce qui l'avait propulsé au titre de meilleur forgeron de la ville. Mais il y avait pire encore. Sur le sol, plusieurs planches avaient été déplacées. Évidemment, celles qui se trouvaient sous la table n'avaient pas été épargnées. Le jeune homme n'eut pas besoin d'aller regarder dans son coffre pour comprendre qu'il n'y restait plus rien, qu'il était ruiné, et que son avenir n'avait jamais été aussi incertain. On était venu, et on lui avait ôté tout espoir de sauver la femme qu'il aimait et de reprendre sa vie en main. Aucune larme ne vint couler le long de ses joues. Son visage était immobile, son expression figée. Il s'effondra sur le sol, au milieu de la pièce. L'endroit, une fois vide, semblait plus grand. Une vaste salle, sans vie, sans âme.
« Monsieur Elégart ? »
La voix semblait lointaine, mais elle avait un ton rassurant. Une main vint se poser doucement sur l'épaule de Christophe.
« Monsieur Elégart ! »
L'atmosphère était lourde. Le soleil brillait dehors. Une goutte de sueur coulait sur le front du jeune homme encore étourdi.
« Allons, réveillez-vous ! Vous n'allez tout de même pas finir dans le même état que votre femme ! »
Ces mots eurent l'effet d'une piqûre. Virginie ! Comment ai-je pu dormir tout ce temps ! Comment ai-je pu la délaisser ainsi ! Quel inconscient je suis, quel imbécile ! Telles furent ses premières pensées dès son réveil.
« Alors ? Ça y est ? Êtes-vous remis ? M'entendez-vous ? »
Sa conscience reprit le dessus, et Christophe ouvrit doucement les yeux. Ses paupières étaient lourdes, et il sentait une chaleur pesante l'envahir. Un visage apparut petit à petit devant lui. Le visage d'un homme bienveillant. Une figure ronde, des petits yeux ridés, un léger sourire partiellement dissimulé par une moustache grise et des cheveux de la même couleur, descendant jusqu'au cou.
« Vous revoilà ! Je dois vous avouer que vous m'avez fait une sacrée frayeur ! Je pensais ne plus jamais vous revoir, sans même avoir eu la chance de vous rencontrer ! »
Christophe, reconnaissant, sans même savoir pourquoi, voulut répondre, mais un élément le bouleversa avant même qu'il ait ouvert la bouche. Il était dans son lit. Dans leur lit. Celui dans lequel avait reposé Virginie ces derniers jours. Et elle n'était pas là.
« Où est-elle ? » demanda-t-il, anxieux.
« Écoutez, la vérité risque d'être dure à entendre, mais je ne peux vous mentir. »
L'homme avait un regard abattu, comme dénué de tout espoir.
« Votre femme, Virginie, se meurt en ce moment-même. Du moins, elle approche du trépas. »
Ce fut sans doute un des sentiments les plus violents qu'ait jamais ressentis Christophe. Tout lui revint d'un coup. Un simple purgatoire. Jamais la vie ne s'était montrée aussi cruelle envers lui.
« Une fièvre ronge actuellement l'organisme de votre femme. Elle semble s'être épuisée de nombreux jours durant sous la chaleur du soleil. Avez-vous souvenir d'une activité aussi intense ? »
Les derniers jours défilaient dans la tête de l'homme étendu. Il se rappelait à présent. Il réalisait. Il avait consacré absolument tout son temps et son énergie à la fabrication de l'arme de l'amiral. Jamais il n'avait pris le temps d'effectuer une quelconque autre tâche. Il se revoyait battre du fer à longueur de journée, et surtout, il revoyait Virginie s'affairer dans la maison ou dans la cour. Rares étaient les jours où il quittait son lieu de travail plus d'une ou deux fois, mais il se rappelait qu'alors qu'il déambulait dans la demeure, son épouse n'avait de cesse de s'adonner à tous les autres travaux qu'ils se partageaient auparavant. Elle allait chercher de l'eau, elle coupait du bois, elle entretenait la cour et la maison, elle se rendait au marché, tout cela sous le soleil de plomb de l'été. Et maintenant, elle en payait le prix. Il en payait le prix.
D'autres souvenirs lui revinrent. Des souvenirs plus proches, plus récents. Il n'avait plus rien. On lui avait tout pris. Son argent et ses outils. Il devait à tout prix trouver le moyen de sauver Virginie. Mais il devait aussi tout faire pour regagner de quoi payer un médecin. Puis, il eut l'intuition que la personne qui se tenait devant lui n'était pas là par hasard. Cela semblait presque évident : s'il y avait bien quelqu'un qui saurait le tirer de là, c'était cet homme.
« Qui êtes-vous ? »
« Vous ne me connaissez pas. Mais vous avez connu mon fils. »
« Votre fils ? En quelles circonstances ? »
La lueur qui brillait dans les yeux de Christophe se rallumait peu à peu.
« Vous avez été bon pour nous. Je vis avec lui dans une ferme, en bordure de Lossey. Il entretient nos terres depuis maintenant plusieurs années, dans la mesure où je ne suis plus en état de m'en occuper. Je ne pouvais rester oisif, tandis qu'il se tuait à la tâche à longueur de journées. J'ai donc décidé, il y a cinq ans, de compenser ma faiblesse physique en me cultivant, et en apprenant la médecine. Nous prospérions, à ce moment-là, et je pus investir mon temps et mon argent dans la lecture et l'étude. Il semble que le sort m'ait doté d'excellentes facultés, et c'est avec aisance que je mémorisai les symptômes, les traitements, les causes et les dangers de tous les maux de ce pays.
Alors que je me consacrais à mes études, il a fallu que mon fils s'intéresse d'un peu trop près à mon travail, jusqu'à ce qu'il se mette en tête de suivre la même voie que son père. Craignant la perte de nos revenus agricoles, je lui interdis formellement d'abandonner l'exploitation de nos terres, mais cet idiot, ignorant mes ordres, vendit la totalité de nos outils sans mon consentement et se lança à son tour dans la médecine.
Vous devez savoir qu'il n'a pas hérité de mes facultés d'apprentissage, et plus le temps passait, plus il se perdait dans le monde vaste et complexe qu'est celui de la médecine. Quant à moi, malgré ma progression, je n'étais pas encore assez instruit et compétent pour consulter des malades, et peu à peu, nous arrivâmes au seuil de la pauvreté. Je mis des semaines à faire comprendre à cet entêté que s'il ne reprenait pas de suite l'entretien de nos champs, c'était la famine qui nous attendait.
Cependant, ayant vendu absolument tous nos outils, il n'avait plus rien pour s'occuper de ces travaux. C'est là que vous êtes intervenu. C'était un... »
« Lionnel. »
Le ton de Christophe était calme à présent. Il avait repris ses esprits, et il avait doucement baissé les yeux en prononçant ce prénom.
« Je me souviens parfaitement de votre fils. Lionnel Marquillon. Il est venu me supplier de lui accorder un crédit sur le matériel qu'il me demandait. C'est bien lui, n'est-ce pas ? »
« Précisément », répondit le médecin en souriant. « Je me présente : Luc Marquillon. Je ne vous dois plus d'argent, mais je vous dois encore un service. Rien ne vous obligeait à accepter la requête de Lionnel. Vous aviez certainement d'autres chats à fouetter, mais pourtant, vous nous avez offert une chance de nous sortir de ce mauvais pas. Je ne pense pas exagérer en affirmant que vous nous avez sauvé la vie. »
Ces louanges n'eurent absolument aucun effet sur Christophe, dont l'obsession actuelle n'était autre que l'état de Virginie.
« Où est ma femme ? »
« Je l'ai emmenée chez moi. Vous ne devez pas paniquer. Lionnel veille sur elle en ce moment-même. Ce n'est pas un médecin, mais je lui ai donné des directives précises. Virginie ne mourra pas aujourd'hui. »
« Je veux la voir. Je dois la voir. Le plus vite possible. »
Sa voix était devenue sèche, presque agressive.
« C'est naturel. Vous semblez remis. Le choc émotionnel que vous avez reçu a dû être d'une violence extrême. »
« Oui » répondit doucement Christophe en se levant. Dans sa tête défilaient les images de la serrure cassée, de la forge vide et du coffre ouvert.
Puis les visions s'effaçaient pour laisser la place au corps pâle et cadavérique de Virginie.
Puis du noir. Plus rien. Un avenir condamné.

Commentaires
1340

Olipa, le 12 décembre 2015, à 16:49 :

Très beau!! Je me réjouis de lire la suite :)

1338

Douj, le 12 décembre 2015, à 12:28 :

Très beau récit. J'ai hâte d'en découvrir la suite !


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