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Don

Don
Écrivaillon

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 17 septembre 2015, à 13:27

Dernière validation :
le 8 octobre 2015, à 19:50

Je l'ai rencontré dans la nuite moite...

Je l'ai rencontré dans la nuit moite qui enveloppe chaque soir les paysages dépités. La tristesse m'envahit quand je pense que ces derniers furent ceux de nos enfances, eux qui ne sont plus à présent que les pauvres horizons de nos vies bâclées. Le temps n'existe que pour tout détruire. Il a triomphé du tendre souvenir de son regard, de son sourire. Je me retrouve donc ce soir, comme un con, à ne pouvoir la décrire. Disons simplement qu'elle était belle comme le sont les filles sans espoirs. J'errai dans les rues désolées sans autre but que d'en trouver un. Elle était assise sur un banc posé là depuis toujours. Écrasé par les culs de plusieurs générations de désœuvrés. Elle avait une cigarette entre les lèvres. Encore aujourd'hui je ne serais dire laquelle des deux était la plus consumée. Je me suis assis à côté d'elle. Voici la suite telle que je m'en souviens :
- J'aime la nuit. Elle m'apaise. Je la vois comme une parenthèse dans la vie. Une parenthèse salvatrice. J'aime à penser que la nuit le temps est suspendu. Qu'il nous accorde une pause afin que nous puissions reprendre notre souffle.
- Le temps m’oppresse. J'ai l'impression d'avoir une horloge dans le corps dont je sens à chaque instant les aiguilles égrener les secondes à jamais perdus. Encore une. Et encore une. Sans cesse. Je ne peux m’empêcher de penser que chacune de ces secondes m'éloigne un peu plus encore de l'enfance, de l’innocence. Qu'elle est un pas de plus dans ce couloir de la mort que nous appelons pudiquement «existence». Pendant longtemps j'ai tenté de fuir. Mais c'est sans issue. Toute fuite n'a lieu qu'entre les quatre murs de nos vies.
- Tout est dérisoire. Quoi que nous fassions il n'y a d'autre issue à la vie que la mort. Mais c'est cette fatalité qui est l'essence de notre liberté. Nous pouvons prendre n'importe quelles routes. Elles ne mènent toutes qu'à une même destination. La seule. La mort. Nous sommes condamnés donc libres.
- Nous ne sommes pas libres. Nous devons travailler. Pourquoi l'espèce la plus intelligente s'abrutit-elle à travailler ? Voilà sans doute le plus grand mystère de la vie.
- Tout n'est qu'absurdité. La vie elle-même est absurde. Nous naissons. Nous mourrons. Entre les deux souvent nous travaillons. Parfois nous jouissons. Et puis surtout nous tuons le temps, qui nous le rend bien. Le reste n'est que littérature. Et c'est insensé.
- J'ai parfois l'impression d'être née à l'envers. Tout ce qui m'entoure n'a pour moi aucun sens. Le travail, la religion, l'amour,... Toutes ces choses. Nombres de personnes cherchent un sens à leur vie. Je pense pour ma part que la vie est insensée. Que cela en est l'essence même. Il me semble que c'est de ce paradoxe que naît le mal-être de l'Homme.
- Je connais ce sentiment. Il m'accompagne. Je ne suis attiré que par les filles inadaptées à l'amour. J'ai toujours trouvé le bonheur sans intérêt, la tristesse enivrante. Et puis surtout je suis effrayé par la victoire car je sais qu'elle est sans issue et que ce n'est pas le but qui nous anime mais le chemin qui y mène. L'amour, le bonheur et la victoire me sont impossible. Que me reste-t-il alors sinon ces questions : Qui suis-je ? Où vais-je ? Mais surtout, qu'en ai-je à foutre ?
- Je pense que nous sommes une génération vaincue.
- Nous sommes plus souvent qualifiés de génération ratée.
- C'est parce que pour la masse les vaincus sont forcement des ratés. Pourtant il n'y a rien de plus triste que les vainqueurs. Ils sont seuls et sans perspectives.
- Crois-tu à l'amour ?
- Je pense qu'il n'y a qu'un amour qui ne soit pas vain : l'amour brut. Celui que nous consumons à chaque instant mais qui nous brûle. Celui qui ne peut être qu'éphémère et sans issue. Celui qui déchire les cœurs et les corps. Qui détruit tout. J'ai aimé un homme un jour. Neal. C'était un de ces types célestes qui transpercent notre existence, y laissant une empreinte éternelle douce et terrible. Un de ces êtres solaires s'éclipsant dans l'obscurité d'une nuit trop noire, trop longue. Nous abandonnant à notre combat contre nous-même. Un de ces hommes mystiques, quasi-divins, qui hantent les récits mélancoliques de ceux qui ont crus les atteindre. Mais soudain si loin de cette âme ardente partie se consumer ailleurs, de cette âme grâce à laquelle, l'espace d'un instant, je m'étais sentie vivre, je fus foudroyée par cette question condamnée à demeurer à jamais sans réponse : pourquoi ? C'est la seule fois où j'ai aimé.
- Je ne crois pas à l'amour. Je ne crois qu'en la beauté.
- Mais qu'est-ce que la beauté ?
- La seule chose qui nous anime. La seule qui puisse nous émouvoir aux larmes. Probablement l'unique but de la vie.
- Penses-tu qu'il soit atteignable ?
- L'espace d'un instant. Par exemple les filles tristes sont les plus belles. Il y a dans leur regard cette mélancolie qui nous transperce. Et puis il y a leurs gestes, si tendres, si délicats, qu'on jurerait qu'ils sont fait pour nous apaiser. Mais ces filles-là nous font souffrir. Car elles sont insaisissables. Nous croyons les atteindre. Nous les caressons quelques fois. Et alors elles s'enfuient, nous abandonnant sur un chemin sans issue. Et nous sommes désœuvrés. Mais qu'importe. L'espace d'un instant nous avons atteint la beauté.
- Penses-tu que nous naissons mélancoliques ?
- Je le pense, oui. Nous naissons après la fin de tant de choses. Comment ne pas l'être ?
- Rien ne me rend plus mélancolique que ces photos prisent à ces époques où il y avait encore de l'espoir. Voir le visage bouleversant de ces hommes et de ces femmes qui ne savent pas que le futur va foirer m'émeut plus que tout. Ces photos sont comme des instants figés à jamais. Sauvés avant que tout ne sombre.
- Ils devaient probablement ressentir la même vacuité que nous. Fantasmer eux-aussi sur les générations passées. L'Homme n'est qu'un tendre nostalgique d'époques qui n'ont jamais existé.
- De quoi as-tu le plus peur ?
- De vieillir. La vieillesse m'effraie. Nous sommes beaux, jeunes. Pures surtout. Puis un matin, après une nuit agitée, nous nous réveillons. Et nous voilà vieux. Abîmés. Mais le plus tragique c'est que la femme encore endormie à nos côtés l'est elle aussi. Alors nous vient cette question : où sont passés les visages et les corps qui nous bouleversaient quand nous avions seize ans ? Je hais ce temps qui saccage toute jeunesse.
Puis nous nous sommes tus, contemplant le désespoir enivrant qui cette nuit-là semblait suinter de tout ce qui nous entourait. Autour de nous tout était si triste, si vide, si vaincu, que s'en était beau. Terriblement beau. A l'aube elle est partie. Sans un mot, sans un regard. Sans avenir. Alors à cet instant, où plus encore que d'habitude rien n'avait la moindre importance, j'ai compris que tout n'est que poésie.
C'est ainsi qu'il arrive parfois qu'une âme céleste traverse notre existence, l'illumine un instant, puis disparaisse comme elle avait jaillit, sans que nous comprenions comment ni pourquoi. Et nous sommes sonnés, bouleversés par cette rencontre, par cet instant volé à l'éternité.
Alors bien sûr avec le temps il n'en reste qu'un souvenir amer. Bien sûr cela n'a rendu demain que pire encore. Mais nous étions aujourd'hui. Et il faisait beau.

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