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Bludzee

Bludzee
Habitué des lettres

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 19 avril 2015, à 00:35

Dernière validation :
le 9 juillet 2015, à 01:59

Ils marchaient droit

* PREMIÈRE PARTIE *


Georges Depair venait de rentrer. Plus occupé par ses songes que par ses esprits, il était d'humeur difficile car il venait de se rendre compte qu'il ne parviendrait pas à les enlever, ces maudites pensées dévorantes. Non, il ne parvenait définitivement pas à se vider les coins poussiéreux de sa tête qui lui semble lourde. Trop lourde pour espérer à nouveau tisser une autre histoire.

Car c'est bien de cela que vit Georges. Il écrit. Auteur de déjà quelques romans et d'un petit paquet de nouvelles bien remplies, il savait faire de son écriture une passion plaisante, autant pour lui que pour son public, composé en grande partie de sexagénaires cherchant le divertissement en ces longues années vieillies. Seulement, l'écrivain célèbre se trouvait face à un problème : sa tête, ses pensées étaient envahies de parasites : sa pauvre vie familiale, ses problèmes relationnels, son austérité handicapante... toutes sortes de difficultés auxquels les humains doivent tôt ou tard faire face et qui peuvent parfois peser lourd, si lourd qu'elles commencent à envahir les parois libres du cerveau pour répandre de leur toile filandreuse collante la prison qui enferment neurones en une étroite visions.

Là était le problème de Georges ; l'inspiration, voilà plusieurs mois qu'il ne l'avait plus. Un problème, lui et sa famille avaient toujours vécu dans un petit confort, acquis assez rapidement par le succès florissant de ses premiers livres. Ce qui les laissaient à l'abri de toutes gênes financières mais, puisque la nouvelle complication de l'écrivain traînait depuis un bon bout de temps déjà, un manque certain dans les fins de mois finissait par se faire ressentir. Au début, Georges le prenait assez positivement. Il voyait la liste des courses réduites comme un encouragement, une autre raison de se consacrer à sa page blanche.

4 mois. C'était le temps de vide qu'il lui fallu avant de partir en urgence dans le dernier espoir de débloquer sa maudite machine. « Je n'en peux plus Marie, il faut que je m'en aille, avec ou sans vous. Il en va de notre avenir et surtout celui d'Hélène. Regarde ! Tu vois bien dans quel état nous sommes. Si je reste encore à pourrir ici, notre vie ne sera que misère... »

Il se remémorait cette courte discussion devant le paysage défilant du train. Assis contre le double vitrage usé, il suivait du regard les collines verdoyantes qui commençait déjà, en le gratifiant d'un petit sourire aiguë, à rameuter ses mortes idées. Oui, il sentait que c'était bien de cela qu'il avait besoin. Partir, voyager.

Il avait choisi sous les conseils de sa femme, la baraque de Charles, un de ses nombreux cousins. Une jolie maison, idéalement située devant un mignon petit lac. Marie pensait qu'il serait bien là, et qu'il aurait tout l'isolement nécessaire à faire pondre d'autres intrigues. Et Georges, devant la beauté de l'horizon que lui offrait prairies, forêts vertes et rivières parsemées, ne pouvait s'empêcher de penser oh, combien sa femme avait raison.

Le vacarme mécanique du train contrastait avec le douceur naturelle de ce qu'il apercevait à travers à la vitre. Les arbres, la terre, la vie. Des glissements. Des traces vertes, bleues, orange par le soleil au fond, tout au fond de ce rêve aux touches élastiques. Du métal. Du plastique. Des sièges en tissus recouverts de motifs abstraits. Un couloir sur lequel git une carpette bleue les séparaient, tranchés symétriquement. Un homme était assis en face. Il lisait, silencieux. Un chapeau vieux style sur le crâne et couvert d'un lourd imper gris. Gris. C'était bien cette couleur qu'il voulait échapper. Il ne pouvait plus de ce mélange de noir, de blanc lui rappelant sans cesse le stress et la pression de la ville. Il voulait fuir, il voulait vivre.

Le trajet n'était pas très long. Cela faisait à peine deux heures qu'il était assis avant que le rythme des roues ne diminue et que le panneau indicateur de la gare ne s'incruste dans l'idyllique du naturel. Il était arrivé. Prenant sa seule valise et s'emparant de son manteau, il sortit du train en dévalant nonchalamment les fines marche de métal percées. Aah, que c'était bon de sentir cet air salvateur si pur, si frais venu ressusciter son visage morne et abattu par cette page blanche meurtrière. Oui, il en avait maintenant la certitude : c'est ici qu'allait naître son nouvel univers.


Son chauffeur l'attendait dans une imposante camionnette blanche, derrière le grand abris de gare. C'était un bâtiment simple composé de trois parties : deux petites extensions complétaient la section du centre, plus élancé. Ils étaient tous trois recouverts de toits pointus, légèrement plus écrasée pour la partie du milieu. Les murs, blancs sales, semblaient peiner à atteindre le haut jusqu'à ne laisser plus que de vieilles briques rouges à la frontière de la corniche. A l'intérieur, on observait une imposante et lourde sérénité. Quelques passagers assis, le contrôleur de gare à son poste, fidèle et à moitié endormi. Peu de gens passaient par ici.

Trois voyageurs, assis sur le seul banc mis à disposition. Sans que l'un des leurs ni Georges ne leur prêta attention, il marcha lestement devant le groupe, longea la façade opposée au quai d'où il était arrivé, passa sous un préau rouge à la voûte plastique pour tourner au coin et rejoindre son conducteur, garé en face du long garage à vélo qu'il venait de traverser. D'un geste court de la main, l'homme au volant étira un large sourire, fit signe qu'il était bien la personne chargée de le ramener et l'invita à monter.
« Vous verrez, c'est un magnifique petit endroit. Très bien pour se vider la tête et oublier tous vos soucis. C'est bien de cela que vous avez besoin non ? Votre femme m'a téléphoné hier.
Oui... d'après les photos, cela m'avait l'air tout à fait convenable. C'est bien gentil, en tout cas, de m’accueillir pendant que vous y travaillez. » Le chauffeur, tout barbouillé, était déjà en habit de travail. Selon l'arrangement de la veille, il allait passer ses vacances aux côtés d'ouvriers, chargés de rebâtir une deuxième maison, quelques centaines de mètres plus loin. Charles, le propriétaire des lieux, s'y étaient lié d'une profonde amitié car ils avaient rénové le bâtiment principal 6 ans auparavant. Depuis, ils les invitaient régulièrement et leur avaient mis à disposition la baraque pour qu'ils puissent y loger, le temps de s'occuper de cette fameuse extension.
« Comment vous appelez-vous, déjà ? Pardonnez-moi, mais l'effort physique de ce métier me retourne un peu dans tous les sens. Poursuivi le chauffeur plus concentré sur l’embrayage de sa voiture que sur ses paroles.
Ce n'est rien. Dit-il sur un sourire et un ton empathique. Georges. Je m'appelle Georges. Et vous ?
William. Je suis le responsable du projet. Enchanté.
Enchanté. C'est la petite maison, à côté, c'est cela ? Et que comptez-vous en faire ?
Oh juste une rénovation. Et un ajout de terrasse, également. Charles aimerait pouvoir en faire un salle à recevoir, quand il convie tous ses collègues pour affaire. Il les invite régulièrement, vous savez ! »

Une rencontre des plus banales. Toute la conversion se déroulait dans un calme respectueux, un rien tendu par le fait qu'ils venaient de faire connaissance. Mais ils sentaient, tout les deux, qu'ils pouvaient se faire mutuellement confiance. Sachant qu'ils allaient passer une semaine ensemble, chacun parlèrent de leur vie, de leur parcours respectifs. William était un ancien émigré irlandais. Il avait quitté son pays après un jeune croisement amoureux : Mylène. C'était le nom qui le guida jusqu'ici. Il en était tombé follement amoureux et par des yeux aveuglés de passion, l'avait suivit dans son pays natal où ils restèrent ensemble un peu plus de sept ans. Puis, elle est partie. Subitement, utilisant le prétexte de la monotonie, un bébé sous le bras.
Ah ! Vous savez ce que c'est, les femmes... conclu-t-il. Ce passage de sa vie l'avait marqué et cela se voyait. Sur sa figure se dessinait des traits usés par la solitude et dans son regard fixé sur la route se lisait la blessure d'un amour sans pareil à jamais perdu.

Trapu, il avait une tête plutôt ronde, recouverte de cheveux bruns sombre dont certaines touffes avaient poussé, ici et là, répartissant leur propagation de manière non uniforme. Le visage, de physique négligé, laissait voir quelques traces de suie et de boue, fraîchement éclatée. Au dessus, des yeux tristes semblant appeler à l'aide et dont les cernes descendaient jusqu'au milieu des joues et se mêlaient aux pommettes mal rasées. Son nez, bien centré, prenait la forme d'un imposant ovale aplatit qui couvrait la majeur partie de ses rides, nombreuses et bien serrées. Un menton épais terminait le tout, ayant l'air de soutenir toutes cette peau flétrie par l'âge. De grandes oreilles aux larges lobes étaient maladroitement fixées sur les deux côtés.

Il portait un costume kaki entaché de la même matière que les taches sur son visage. Les mains sur le volant, concentré, il faisait très attention à la route en lâchant de temps à autres et sans un regard, des bouts de réponses aux questions de Georges, assis à côté. Lui aussi, fuyait l'échange oculaire en jetant ses pupilles sur la route éclairée qui défilait et se glissait sous les roues en course. Un casque jaune caractéristique patientait là, entre mesureurs, tournevis et autres instruments dont il ne connaissait pas l'utilité.

La conversation ne durât pas bien longtemps. Une demi-heure plus tard, le craquement des graviers se fit entendre et l'automobile s'immobilisa, laissant William partager un dernier «Et voilà, nous sommes arrivés. » Comme si ce genre d'information était réellement utile. « Je vous laisse déposer les bagages, moi je retourne au travail. Passez à l'occasion, faire un peu plus connaissance. »

La voiture s'était arrêtée devant un petit chalet au vieilles pierres. Le vieux torchis jaunâtre, perdu dans un nouveau style, laissait encore voir quelques empreintes de son passage oublié. Le toit, très bas, était surmonté d'une excroissance moderne, qui essayait de copier gauchement son frère, en dessous. Une vulgaire porte d'entrée donnait sur l'intérieur : tout un univers bercé d'une ambiance rustique à souhait. Une petite bulle d'ancienneté, opaque à l'ultramoderne, à la mode du léché et du propre. Ici, c'était sombre et naturel. Une traînée de lumière traversait la fenêtre de la cuisine, à gauche, et venait arroser les planches recouvertes de poussière. Tout était fait de bois, de matériaux locaux, donnant cet aspect équilibré et chaleureux qu'ont seules les vieilles maisons. De temps en temps, un objet de plastique, un instrument de métal trop bien forgé contrastait avec la douceur de l'atmosphère, sereine et tendre, et faisait office de rappel du 21eme siècle.

Le sourire aux lèvres, Georges poussa doucement la petite porte d'entrée et pénétra à l'intérieur du site. Il poussa un soupir de satisfaction avant de continuer dans la cuisine, chargée de toutes sortes d'instruments, de couverts, de poêles et de casseroles éparpillées, termina sa visite dans le salon, en jetant sa valise au sol et dans son même élan, se propulsa dans le fauteuil rouge velours, en face de la cheminée. « Enfin ! Pensa-t-il. Enfin un peu de repos. Un peu de temps pour écrire, un peu de temps pour vivre ! » Encouragé par ses propres pensées et prit d'un fougueux dynamisme, il bondit de son siège, bien déterminé à reprendre des poils de sa plume. Prenant fermement sa valise, il l'a déposa sur la petite table basse, fit sauter les encoches de l'animal dans un claquement aiguë qui présenta respectueusement sa gueule. Heureux par la rencontre surprenante de ses nouvelles idées, il alla chercher en son gosier béant, son calepin ainsi que son stylo et se mit à écrire.

Écrire. Il n'avait plus que ce mot en tête. Impassible au moindre souffle, privé de mouvement et prisonnier de sa passion gloutonne, il ne pouvait et ne s'arrêtera plus. Il avait l'impression de nourrir un chien sauvage, triste et affamé, laissé à l'abandon par des maîtres négligeant. C'était à la fois tendre et violent. Chaleureux et brutal. Content à la fois de retrouver les câlineries affectueuses de son chien de mots et en même temps un peu tenu à l'écart par la force instinctive avec laquelle le quatre-pattes courait vers lui. Il avait peur. Peur que les dents massives débordent un peu de la gamelle que lui tend­ait l'écrivain.

Mais il en avait. Oh, il en avait des idées ! Sa main, ancienne championne de course scribo-olympique, avait reprit de son souffle et grattait, grattait la fine épaisseur de la feuille de papier en laissant murmurer son stylo. Ah il les sentait ses nouveaux personnages, il pouvait les entendre penser, il pouvait les voir vivre et agir. « Mylène. » Un écho avait résonné lors de la prononciation de ce nom singulier. Et il n'hésiterait pas à exploiter de ce nouveau filon.

Oui, Mylène ! Rien qu'a son écoute, il voyait déjà un personnage bien précis, avec toute une histoire, des complexes et des fiertés. Une femme tout à fait vraisemblable. Mylène...


* DEUXIÈME PARTIE *



Que savait-il de Mylène ? Rien. Pour le savoir, il fallait voir le cabot au yeux ronds. Le grand chien qui paraît tantôt égaré, tantôt solitaire et bien mené. Il lâche la gamelle et dans une vague d'affection, enlace l'animal qui bondit à son coup. Quelle vigueur ! Quelle vitalité ! Quelle force ! La masse poilue s'est rué vers lui et l'a mit dos contre terre. Georges est là, couché, à jouer avec la pauvre bête qui relâche enfin tout son manque d'affection certain. Il y en a presque trop. Le chien est manifestement incontrôlable. Presque dangereux. Il se doit d'enfin ressentir les bénéfices de tendres cajoleries ! Pauvre, pauvre chien. Il paraissait si triste. Si perdu. Et maintenant si joyeux, si heureux de retrouver son maître tant aimé.

Mais où était-il passé ? Que faisait-il, durant ces quatre et interminables mois durant les lesquels il ne trouvait rien, absolument rien autour de lui ? Que faisait-il, pendant que lui, miséreux cabot qu'il était, parcourait les ruelles, les ponts, les forêts, à la recherche d'un bout de viande dérisoire ? Il n'en trouvait d'ailleurs jamais. Jamais une porte n'avait été ouverte. Jamais un lapin chétif passait par là. Ah, ces longues soirées d'hiver interminables… C'en est fini ! Il est là maintenant, avec lui, à lui refourguer tant que possible maintes et maintes cajoleries tendrement vigoureuses.

Oui, c'en est fini, de cette famine de folie.


Tambour. La porte d'entrée résonna de trois coups et une lourde voix masculine vint perturber ses pensées, agitées et déboussolées.
Georges ? C'est William. Tu viens m'ouvrir ?
Ah euh, oui. Oui j'arrive !
L'écrivain, surpris, s'empressa de le faire entrer. Il était accompagné de ses collègues, tous en habit de travail.
« Je te présente Antoine, Bernard, Valer et Léon. Les gars ; Georges.
Enchanté ! Excusez-moi je viens d'arriver et je n'ai pas encore pu décharger mes affaires, quelqu'un peut me montrer ma chambre ?
C'est juste en haut, viens, je te montre. Elles sont où tes affaires ? Dis Bernard, dont les manières courtoises de Georges commençait déjà à l'agacer.
Elles sont dans le salon, attends je vais les chercher. » L'homme habillé du tablier jaune attendit un peu pour revoir Georges arriver et ensuite lui montrer le chemin. Ils prirent les escaliers.
« Bon, qui fait la cuisine ? Je suis mort de faim ! » Une autre voix venant du bas se découvrit. C'était Léon, qui fatigué, proposa de s'activer un peu.
Ben, vas-y si t'es si motivé, la cuisine n'est même pas rangée. Trancha sèchement son camarade Valer, de loin, en se déchargeant de son gilet.
Fais pas attention, ils sont crevés. Et puis Valer est toujours un peu comme ça. Il ne l'ouvre pas souvent, mais quand il le fait, c'est qu'il a une plainte qui ne demandait qu'à sortir. Lâcha Bernard dans une soupire après avoir atteint le pallier.
Ah, ok. Merci de prévenir. C'est... Bernard, toi, c'est ça ?
C'est ça. Répondit l'homme par dessus l'épaule. Vas-y, installe toi. Moi je vais aider les autres.
J'arrive tout de suite. Dis Georges, en faisant l'état des lieux.

La chambre n'était pas très grande. C'est une petite pièce au murs recouverts de tapisseries d'assez mauvais goûts sur un fond blanc œuf. Une étagère allongée était placée sur le mur de droite, juste en face du lit aux draps très propres. Ceux auxquels on a le privilège de s'y frotter, une fois soigneusement préparer par ses invités. Au dessus, une petite fenêtre de toit donnait sur l'extérieur, laissant à peine voir le ciel ainsi que la cime des arbres. Sur le sol, un rectangle de vieux tapis rouges sur lequel un petit carré de lumière tardive venant de la vitre s'était glissé.

Il passa rapidement l’œil, jeta ses affaire sur le lit qui, s'affaissant sous le poids soudain, rappelait la crispation brusque d'un coup de poing dans l'estomac. C'était si lourd, qu'on avait l'impression qu'il ne s'agissait pas de valises, mais d'un être imperceptible, invisible, vivant dans une vision différente de la nôtre mais interagissant avec nos objets, nos meubles, laissant ainsi des traces, des preuves de son passage. L'invité compléta rapidement l'étagère et sorti, dévalant l'escalier. – Je suis là ! Je suis là !

Le repas terminé, tout le monde se pressa de ranger ses propres affaires. Chacun s'occupa de son assiette, ses couverts, son verre à vin. Ici, il n'y avait pas de lave-vaisselle, c'est donc dans cette fougue commune qu'ils se mirent, un à un, à laver leur services. Le dîner n'avait pas été particulièrement bavard. Ils avaient simplement fait connaissance, martelant de questions le nouveau-venu. « Quel livre avait-il écrit ? S'ils avaient eu beaucoup de prix, ... » Tant de questions auxquelles Georges avait l'habitude d'y répondre de la manière la plus précise et simple qui soit. Le ventre rempli, la besogne effectuée, tous se dispersèrent sauf Bernard, William et lui, qui conversèrent longuement, autour d'un dernier verre.

Le lendemain, alors que les dernières lueurs spectrales du matin glissaient sur le visage de Georges, endormi, il y eu du bruit. Un bruit répété, distinct et sourd. C'étaient les autres qui se chargeaient de remplir leur tâches. Et l'on pouvait les entendre à des kilomètres à la ronde, avec leur satanées machines plus bruyantes qu'une foule animée. Il y avait de tout : marteau piqueur, pelleteuse, outils de fer... Tous résonnaient avec insistance comme pour signaler de leur présence et montrer à quel point ils étaient fier d'être (enfin) utilisés. Mais le pire était sans doute le tournevis électrique. Ah satané tournevis, quel arrogant celui-là ! Avec son cris perçant, sifflant la plus fine des oreilles, il réveillerait une souris sous mercurochrome.

C'est cette note désagréablement fausse qui le força à se lever. Ses yeux à peine écarquillés, sa tête sur le point d'imploser. A peine debout, il en voulait au monde entier. « Pourquoi avait-il fallut que cet enfoiré se mette à faire joujou avec ça ! » pensa-t-il. Il avait de longues cernes, pendant jusqu'à ses lèvres sèches, les petits yeux du matin et les cheveux écrasés par l'oreiller. Sa mimique n'était guère sympathique et ses traits reflétaient bien son humeur. Sa tête, toute éveillée, commençait déjà à le narguer.

Des pensées. Des milliers de pensées. Virevoltantes et tourbillonnantes, des mouches, ou plutôt des abeilles. Un essaim. Un essaim de listes de choses à faire pendant la journée. Un essaim d'idées confuses, trouées et perdues pour son roman. Un essaim de réflexions philosophiques. Un essaim de réflexions logiques, portant sur la question de qui pouvait être cet ouvrier qui ne se gêna pas de faire fonctionner son satané tournevis. Un essaim d'aveux, d'acceptation et de remise en cause sur cette même réflexion. « Au fond, c'est moi qui me suit incruster ici, du jour au lendemain, sans préventions que ce soit. Je n'ai pas à ma plaindre de ma situation. Je dois juste faire avec. » Finit-il par s'avouer au fond de lui-même. Mais un essaim, surtout, de « J'ai faim ! Donne moi à manger ! », accompagné d'un grouillement de l'estomac. Il se revêtit de son peignoir qu'il avait préparé la veille et descendit jusque dans la cuisine.

Une douce odeur de café remplaça rapidement celle de sa chambre, emplie d'acidité. La table était à peine débarrassée et une cafetière dans laquelle reposait un fond de ce liquide oublié tenait là, au centre, bien droite. Le vacarme continuait au loin. Exaspéré, il s'empara d'une planche et d'un couteau, regarda dans le frigo pour voir avec quelles fleurs il allait nourrir ses hyménoptère affamés. Il déjeuna à table, devant une large vitre donnant sur l'extérieur. Collines. Horizon boursouflé de vert. Au centre, une étendue d'eau, reflété de ciel s'étalait sur une trentaine de mètres. Cette vue colorée lui donna l'envie de prendre l'air.

Ce qu'il fit. Après avoir satisfait son ventre affamé et éveillé sa tête molle. L'air était frais et pur.



[*]




C'était un mardi. Il devait être dans les 10 heures du matin. Georges s'était levé un peu tard à cause d'un pot bu avec ses compagnons, la veille. Il était descendu, comme chaque matin, se préparer une tasse de café bien noir afin de calmer ses abeilles bruyantes. Tout semblait parfaitement normal. Serein et tranquille comme le temps bleu et ensoleillé qui s'annonçait. Pour une fois, s'était-il dit, il allait travailler dehors.

Les idées fusent. Unes à unes, les caresses du chien triste et crasseux portent leur fruits et sur la tête de l'animal, deux perles commencent à briller intensément. Ses yeux doux. Il le regarde tendrement. « Merci », semble-il dire. « Merci de m'avoir enfin retrouvé. » Ils se cajolent longtemps ensemble. Et petit à petit, la tête poussiéreuse de l'écrivain se noie de couleurs de plus en plus vives. De l'herbe verte. De la mousse riche et charnue. Des fleurs parsemées sur le tapis. Mais surtout, c'est le pelage de l'animal qui s'éclaircit. Le chien avant désespéré, abattu et abandonné, scintille maintenant de poils ambrés, virant vers l'orange.

Ah comme il est bon ! De retrouver ses mots et ses phrases ! Comme il est bon, enfin d'avoir un chemin à emprunter. Une voix, sur laquelle se diriger. Comme il est bon et chaleureux, de sentir la langue râpeuse de l'animal lécher son visage.


Mais les cajoleries cessèrent rapidement quand de longues trompettes résonnèrent, au fond. C'était une fanfare qui, on ne sait trop pourquoi, passait non loin de la terrasse sur laquelle s'était installé Georges. L’atterrissage en monde réel se fît avec fracas et c'est avec un visage de terreur mêlée de surprise que le chien s'empressa de déguerpir en glapissant des petits cris. La silhouette de la bête devint de plus en plus petite et la pelouse qui s'étendait jadis s'était changée au rythme de la course en plaine noire et aride.

Il s'y engouffrait. Il était parti.

Georges releva les yeux, mécontent d'avoir été extirpé de ses songes. Il dévisagea le paysage vaste, et ne vit aucune trace du clairon. Seul son chant de cuivre résonnait, corne de brume solitaire, égarée dans le profond silence. C'est alors que sur sa droite, à peine à quelques mètres de lui, une élégante biche. Il n'avait jamais vu un tel spectacle. Un si bel animal, si près de lui ! D'une accalmie à couper le souffle, elle s'approcha calmement de lui. Plus un battement ne résonnait dans sa poitrine, il en avait littéralement le souffle coupé. Quel être magnifique ! Si grand, si léger ! Mais quelque chose clochait dans cette vision insolite. Une imperfection, qui s’agrippe à l’œil comme un moustique sur la peau. Une impureté, dans ce moment troublant de poésie. Son regard. Il était froid. Presque dénué de vie. Et pourtant elle avançait, bien droite, vers ce qui semblait être la source de la sonorité distante. Georges dut même se relever, tellement la bête s'approchait proche de lui. Rien. Pas un mouvement vif de surprise, comme le font si bien ces animaux de la chasse. Non. L'écrivain reçu même le privilège de venir caresser son pelage ferme, mais il était étonnement froid et sec. La biche ne lui posa pas un regard et s'en alla, tranquillement. Elle semblait vivre de l'extérieur. Et morte de l'intérieur.

Étonné par ce qu'il venait de voir, Georges se rassit et médita un moment. Ça s'était rapproché. La fanfare lointaine soufflait toujours, perdue dans les bourrasques de vent tiède. Qu'est-ce que ça pouvait bien être ? Il n'avait jamais entendu parler d'une représentation qui devait se jouer aujourd'hui. William, Bernard ou n'importe qui d'autres l'en auraient certainement averti ! Le son qui s'en allait petit à petit était très festif. Un défilé militaire tout à fait commun. Chargé et rigoureux. Et pourtant, dans la tonalité qu'ils jouaient, on percevait une étrangeté. Le même moustique sur la peau. La même imperfection troublante. Un je-ne-sais-trop-quoi de léger et rêveur qui ne tarda pas à s'emparer de son crâne. Alors qu'il se remettait tout juste de cette rencontre des plus singulière, ses paupières s'éteignirent.

Des aboiements. C'est ce qu'il l'éveille et le lève de l'herbe fine. Le chien qui s'en était allé est finalement revenu. Et la petite bouille fraîche se rapproche encore. Les couleurs du décor environnant sont à nouveau vives, la mousse a reprit sa place sur les troncs droits. Le soleil, lointain et chaud mais surtout lourd, très lourd. Le doux molosse s'approche, tout heureux et excité de retrouver son maître. Sa langue sauvage danse avec son corps qui gambade et elle ne tarde pas à se retrouver encore sur la face de Georges. Les câlineries recommencent. Une biche les observent fixement. Boum. Le ciel s'est changé.

Des crocs. Des griffes. Des yeux chargés de haine. Les jeux affectueux du gentil chien se changent en une lutte acharnée et violente. Le cabot mord et arrache. Tord et frappe. Il a flairé quelque chose. C'est comme si son instinct le pousse à s'attaquer à son maître tant apprécié. Georges se débat tant bien que mal. Mais les morsures s'étendent et se rapprochent dangereusement de sa poitrine. « Arrête ! » Hurle-t-il. « Qu'est-ce que tu fait ! » Il l’assène de coup tandis que la bête incontrôlable s'empare de sa chair. Le combat est si terrible, si inattendu et désordonné que l'on aurait dit que ce n'est pas là un homme et un chien qui s'arrachent la victoire mais bien deux bêtes féroces et incontrôlables, sorti du plus profond. Deux cerbères se disputant la porte des enfers.


« Aaargh ! » Le cris résonna comme le coup de tonnerre avait fait basculer la scène. Les couleurs se fanèrent et la réalité, soudainement reprit sa place.

Il était toujours assis là, à la table de la terrasse. Et rien n'avait bougé. La biche s'en était allée, les trompettes sonnaient toujours.
Quelque chose, au loin. Une silhouette d'homme ou de femme. Elle marche. Georges essaya de dévisager la personne qui, tout comme la biche, se tenait droite et marchait, marchait. Ce n'était pas une promenade non. Ses pas étaient trop fixe, sa démarche trop rigide. Elle semblait déterminée à avancer. Vers un endroit précis. Vers la sombre fanfare qui donnait l'impression de s'éloigner et de ne jamais disparaître. Un homme. C'était un homme. Mais… Attendez un instant, mais oui, c'est Valer ! Que fait-il là, lui aussi ?

Georges le salua d'une expression amicale. Sans retour. Un peu déconcerté par cette absence de contact, il se leva, alla dire bonjour à son interlocuteur. Sans succès. C'est comme si Valer ne le voyait pas. L'écrivain savait bien que ce n'était pas les deux hommes les plus proches. Mais ils savaient s'apprécier, à distance. C'est pourquoi il trouva sa manière de se comporter indécente et déplacée. Qui était-il pour ne pas même lui prêter la moindre attention ?

- « Eh, Valer ! Ou vas-tu, comme ça ?
- …
- Eh, je te cause ! Tu pourrais répondre ! »

Rien. Pas un regard. Ses pupilles restaient fixes, clouées à leur cornées respectives. Il continuait d'avancer tranquillement. Sans un mot.

- « Je te cause ! » Avant même qu'il l'eut rattrapé, Georges se stoppa net. Il y avait là dans son visage glacé, entre ses traits durs comme de la pierre, une détermination rude, préparée à toute épreuve. Valer n'était pas quelqu'un de très causant, certes. Il était même plutôt académique. Mais tout de même, à sa démarche de robot et son expression aussi vide qu'un fleuve à sec, dénué de cadavres d'émotions desséchés, Georges préféra s'écarter de son chemin plutôt que de s'interposer. Il était si impassible qu'il le croyait capable de sortir un énorme gourdin d'une seconde à l'autre et lui fracasser le crâne en quatre ! « Tant pis, s'était-il dit. J'en parlerai ce soir, à table. » Valer s'éloigna de plus en plus en loin. Laissant juste une longue ombre décharnée par les herbes hautes. La musique résonnait toujours. De plus en plus distante, invariablement incessante.

Georges comprit vite qu'il fallait qu'il s'y remette. La gamelle à la main, au bord du vaste champ il attend. Le ciel est redevenu bleu. L'herbe flotte au vent. Étonnant. Il fait anormalement froid. Le soleil est bien-là, oui, veillant. Mais il y a quelque chose dans l'air… C'est sec. Mais si léger... C'est dru. Mais si frais… Et ça sent si bon. Ce n'est pas le bouquet des camomilles, des chèvres feuilles et des amanites. Non. Non c'est une odeur beaucoup plus vive… Bien plus intense. Bien plus ronde et timide. Comme un parfum subtil. Qui ne vous prend pas au nez comme un vulgaire sent-bon de prostituée, mais qui vous signale gentiment de sa présence, de temps à autre par un doux relent. Une irrésistible envie le prit, celle d'abandonner la gamelle, de la faire glisser des doigts et de la laisser s'échouer sur le sol, en éparpillant tout son contenant. Mais il a quelque chose de plus urgent à faire : avancer sur son livre. Aussi, il ne se laisse pas abandonner à ses tentations et patiente encore. Encore, encore. Pas la moindre trace de Médor. Pas le moindre des ses glapissements rassurants. Il se laisse tenter.

La direction du vent coïncide avec la source de l'odeur mystérieuse. Il se sent pêcheur, suivant la sirène. Flairant le danger, mais passant outre. Il sort du sous-bois, enjambe davantage de noirceurs jusqu'à arriver à la source de l'arôme : un tunnel froid et glacé. Une bouche d’égout, par lequel sort une haleine fraîche et envoûtante. Il ne faut pas y entrer. Tout présage de s'en contenter. Lui qui a tant appris à reconnaître et à retranscrire le danger, cette porte obscure ne lui prédit rien de bon.


Rien, rien, rien ? Nada. Que dalle. Voilà ce qu'il y avait sur son petit calepin. Oh il y avait bien les quelques pages, écrites ces derniers jours, oui. Oui il y a avait bien les idées trouvées ce matin. Il tenait l'intrigue, il tenait l'histoire, mais là soudainement, c'est comme si la page assassine avait à nouveau frappé. De son vide aussi grave que la profondeur du lac, la maudite vase de texte blanc avait refait surface. - « Satanée page blanche ! Cette fanfare, c'est à rendre fou ! » Il essaya tant bien que mal de se calmer, de reprendre son souffle. - « Calme-toi, tu sais que ça peut arriver... Tu sais aussi que ça peut revenir. Prends toi une pause nom d'un chien ! Ça va passer. » Il voulait se rassurer. Mais au fond, il ne pouvait s'arrêter de penser à cette idée terrible, ce creux malsain de son esprit. Cela faisait 4 mois que sa source ne fonctionnait plus. 4 mois qu'il se remettait en question sur ce qu'il faisait. Sur ce qu'il devrait faire. Il n'en pouvait plus. Il venait à peine de retrouver son joint manquant, son juste raccord qui lui assurerait enfin une coulée généreuse ! Une coulée d'antan. Et voilà que maintenant, après avoir écrit dix maigres pages d'idées confuses, la canalisation fuit. Encore ! Mais où est donc cette blessure béante, ce trou sans fond qui tire le précieux liquide ? Ne suffit-il donc pas d'un simple raccordement ? Faut-il refaire toute la structure ? Pourquoi, après tant d'années de riches et profondes idées faut-il que tout se barre ?

D'un bref coup de rage, George jeta le cahier sur la table et se releva.

La cacophonie lointaine résonnait toujours.

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