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Grace

Manon Thuillier (Grace)
Habitué des lettres

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 22 mars 2015, à 20:21

Dernière validation :
le 23 mars 2015, à 21:11

Ce que signifie une feuille

Je suis de ceux qui peuvent se vanter d’avoir connu beaucoup d’amantes au cours de leur vie. Les femmes sont à mes yeux des êtres fascinants, ensorcelants même : de la rencontre à la rupture, leur charme opère ; pas avant, pas après, le passé appartient à une autre femme, l’avenir à une différente encore, et je n’accorde le présent qu’à celle que je tiens alors dans mes bras. Aucune d’entre elles n’a jamais su le nom de la précédente, et il n’a importé à aucune de savoir à qui elle laissait sa place. Je les ai toutes aimées également, si également que je ne parviens plus à les différencier, leur apparence s’est effacée dans mon souvenir ; je ne sais plus vraiment le son de leur voix, ni la mélodie de leur rire, ni la douceur de leur peau, il ne me reste d’elles que leurs noms, comme gravés dans ma chair : des blessures qui un jour ont saigné, et qui désormais sont aussi sèches que du bois mort. Marie, Julie, Jeanne, Frédérique, Virginia, et encore tant d’autres, je sais leurs noms par cœur, mais leur nom seulement : Julie était-elle pâle et malade, ou était-ce Virginia, ou était-ce qu’aucune n’avait jamais quitté mes côtés parce que la maladie l’avait emportée ? Je crois parfois rattraper un souvenir, quelque chose qui me semble correspondre à l’une d’elles, un éclat de rire, une jalousie tenace, un parfum exotique, mais il s’envole aussitôt. Je ne me souviens d’elles toutes que leur seul point commun : les rives de l’étang qui nous servaient de lieu de rendez-vous, à mes amantes et moi. L’étang a toujours été mon endroit favori : à l’orée d’un bois, isolé au milieu des champs, j’ai toujours préféré cette étendue d’eau à toute autre, et ce depuis mon premier jour. C’est là que je voudrais résider toujours ; les arbres l’entourent timidement, sans oser s’approcher du bord de l’eau, trop peu nombreux pour faire face aux profondeurs aveugles dissimulées derrière le reflet de leurs cimes et de la voûte céleste. Les eaux moussues de l’étang font un charmant abri pour les grenouilles qui s’y installent, et pour moi aussi ; je peux passer des journées entières, le regard plongé dans l’eau, à essayer de deviner ce qu’elle cache, car tout ce qui perce la surface de l’étang disparaît à la vue du monde, et devient l’un des secrets bien gardé par l’onde lisse et noire, qu’il s’agisse d’une pierre ou des larmes d’une amoureuse éconduite. J’ai moi-même parfois pensé me mêler à l’onde, mais je n’en ai jamais eu la force ; je me suis penché sur l’eau, au point de voir mon reflet m’observer curieusement, mais je n’ai jamais osé ne serait-ce que la toucher. J’aime encore trop la vie pour avoir la force de l’offrir à cet étang chéri, je le sais. L’une des femmes avec qui j’ai passé un moment au bord de cette eau fut tentée de s’y baigner, une fois, je m’en souviens comme dans un rêve : elle trempa une de ses jambes dans l’eau sans que je ne fasse d’effort pour la retenir, puis l’autre, et elle s’avança vers le centre de l’étang en soulevant ses jupes bleues au-dessus de ses genoux, puis au-dessus de ses cuisses, avant de les laisser tomber à la surface de l’eau. La pointe de ses boucles brunes finit par embrasser leur reflet, et sans que je la retienne ce fut son corps tout entier qui disparut dans l’onde noire. Je ne réalisais pas ce qu’il se passait, et un jeune homme est apparu, l’a sortie de l’eau inconsciente, l’a ramenée à la vie, l’a ravie, et je ne l’ai plus revue, et une autre est venue à sa place. Ces pertes m’importent peu, je ne suis pas réellement un sentimental, ou alors en apparence seulement ; certaines en m’abandonnant ont raillé mon cœur sec et incapable de sentiments, si différent de mes dehors tristes, et je ne leur ai jamais rien répondu. Une femme est toujours venue en remplacer une autre, avec ses différences, mais toujours si semblable à la précédente que je n’en faisais aucun cas. Docilement la nouvelle venue venait me rejoindre au bord de l’étang, et s’appuyait contre moi, en me disant ses malheurs pendant que je l’écoutais en silence, et une fois toutes ses larmes versées elle m’étreignait, et je l’étreignais aussi ; et silencieusement nous regardions l’étang aux eaux lisses, jour après jour, à chaque fois la même chose avec toutes mes amantes, jusqu’au jour où elle m’était enlevée par un autre, et remplacée par une autre.

Pourtant, depuis récemment je suis seul, affreusement seul, et je ne peux malgré tout me détacher de cette habitude d’aller au bord de cet étang, comme si j’y attendais une belle, mais je n’avais donné rendez-vous à personne, ceci depuis des mois, peut-être des années, je ne sais. J’ai vu les derniers beaux jours, un reste de verdure tentant de survivre à l’orée de ce bois et à l’invasion des feuilles mortes qui, une à une, quittaient les branches hautes pour leur préférer la terre froide et imbibée de pluie d’automne, que j’ai passé dans l’isolement le plus parfait, sans aucune âme qui me rende visite ; j’étais quotidiennement en ce lieu aimé, et j’avais grand peine à le quitter ; souvent j’ai dormi avec la lune pour hôtesse, sous un horizon parfois étoilé, parfois brumeux, souvent fuyant. Il y a bien quelques silhouettes qui m’ont frôlées, quelques fois ; certaines ont voulu laisser leur trace aussi, mais n’ont pas réussi. L’hiver est arrivé sans que la solitude ne me quitte vraiment un seul instant, et je m’y étais fait ; le bois est si calme, sous la neige, sans aucun bruit qui ne vienne déranger son silence, et j’étais un témoin privilégié de cette quiétude. Au moment où je profitais du calme de ce bord de l’étang, de mon lieu privilégié, de cette rive que je considérais comme mon lieu de vie, elle apparut.

Je suis de ceux qui peuvent se vanter d’avoir eu beaucoup d’amantes au cours de leur vie : mais aucune d’elles n’égala jamais en rien la femme qui vint s’offrir à mon regard, cette froide journée d’hiver. Elle ne m’avait pas vu, elle avançait droit devant elle, vers l’étang. Je ne me souviens plus si bien de ce jour, j’ai l’impression d’avoir été fasciné par elle immédiatement, pourtant je sais qu’en vérité elle m’avait en premier lieu dérangé. Je ne voulais plus voir de femme ici, j’étais satisfait d’être seul, j’étais enfin tranquille, rien n’aurait du m’arracher à mon existence solitaire au bord de l’eau lisse et noire de cet étang. Pourtant elle s’avançait, protégée du froid dans une ample cape noire qui, trop longue, faisait une trainée disgracieuse sur le sol blanchi par la neige ; son souffle formait devant elle un léger brouillard, et masquait son visage : elle frissonnait, et je ne pus m’empêcher de l’aimer encore moins pour cela qu’elle montrait clairement qu’elle avait froid. Comme pour me faire un affront, elle vint s’asseoir sur un rocher à côté de moi, sans même un regard pour celui à qui elle volait le silence. Elle posa ses avant-bras sur ses genoux, et sa tête sur ses avant-bras, et demeura ainsi longtemps à regarder l’étang en ma compagnie, sans rien dire, sans être plus parcourue de frissons ; puis elle repartit. Elle revint quand la neige avait presque fini de fondre, ne s’étalant qu’en taches inégales sur le sol brun et sur l’herbe qui agonisait après avoir été longtemps couverte par la glace. Cette fois-ci elle me regarda, d’un regard étrange, sans rien dire pour autant. Sous sa cape noire on devinait une robe d’un vert émeraude éblouissant ; une fois assise sur le rocher, elle posa sur ses genoux une petite flûte qu’elle avait cachée dans les plis du tissu noir qui l’enveloppait, et ne joua pas, et demeura longtemps ainsi. Elle avait noué ses cheveux en une tresse qu’elle avait ramenée sur son épaule, une de ses mains caressait distraitement le bois de son instrument, et deux yeux clairs me fixaient, posés au-dessus de ses joues rosies par le froid ; dans un souffle, ses lèvres rouges s’ouvrirent pour me demander si je désirais l’entendre jouer, et je ne répondis pas. Elle n’attendit pas mon accord, et se mit à jouer comme si j’avais acquiescé, et quand elle eût fini elle repartit.

Elle revint ainsi chaque semaine jouer de la flûte pour moi, chaque fois se rapprochant un peu plus : au bout d’un mois elle était descendue de son rocher, au bout de trois mois elle était appuyée contre moi lorsqu’elle jouait, et s’aventurait de temps à autres à m’effleurer de ses mains blanches, mais rien de plus. Les moments où elle n’était pas là, que j’avais accueilli avec bonheur au départ, trop habitué à être seul, me semblèrent peu à peu longs. Je surveillais l'endroit d’où elle venait, et j’essayais d’entendre ses pas ; quelque fois, comme elle était de temps à autres venue un jour que je ne l’attendais pas, j’espérais qu’elle recommençât ce léger écart, et qu’elle vienne, au moins qu’elle passe et continue son chemin, mais cet évènement était rare.

Elle ne revint pas avant un soir de juin. Un léger vent ridait la surface de l’étang, resté si lisse tout ce temps passé sans qu’elle ne vienne ; et moi j’étais revenu chaque jour. J’avais fini par penser ne plus jamais la revoir, et alors que je songeais à toutes celles qui m’avaient laissé leur nom, et qu’elle n’avait simplement rien laissé si ce n’est quelques notes offertes au vent. Le plus doucement du monde elle se posa près de moi, se serra contre moi, et sa main blanche m’effleura ; j’avais tressailli, mais son sourire était ce pourquoi j’avais si longtemps attendu, alors je la laissai faire. Nous restâmes ainsi longtemps, sans oser faire un geste, pas même l’un vers l’autre, si ce n’est sa main posée sur mon tronc. J’aurais voulu lui demander son nom, mais ma voix restait bloquée dans ma gorge chaque fois que j’essayer de formuler la question ; j’aurais voulu lui demander pourquoi aujourd’hui elle était venue sans son instrument, mais j’avais peur que la question ne la dérange. Enfin elle se mit à parler : au départ sa conversation se voulait triviale, et elle parlait de ce moment de l’hiver où elle était venue chercher le calme et où elle m’avait trouvé ; qu’elle avait eu peur de me déranger dans ma longue méditation – Oh ! et si elle savait comme elle l’avait dérangée effectivement –, mais qu’elle voulait se présenter, et me connaître ; elle pensait que jouer pour moi me ferait sortir de mon mutisme, mais s’était trouvée impuissante et avait abandonné l’idée d’en savoir plus sur ma personne. Elle fit une pause après cette phrase, qui fut pour moi un poignard en plein cœur : ainsi elle avait songé ne réellement plus revenir, j’aurais pu ne plus jamais la revoir, et cette simple idée m’attristait. Ses yeux mélancoliques se levèrent vers moi pour me dire qu’elle était revenue ici poussée par une idée soudaine, un désir fou : elle voulait m’écrire un poème. Je ne compris pas pourquoi je devais recevoir cet honneur, et elle me dit ne pas comprendre elle-même cette envie. C’est alors qu’elle me montra le carnet et le stylo qu’elle tenait dans ses mains depuis tout ce temps, en me disant qu’elle désirait l’écrire ici, devant moi. Elle prit pour siège le rocher sur lequel elle s’était assise pour la première fois, et m’observa longuement, soupirant qu’elle ne trouvait pas ce qui pourrait convenir maintenant que j’étais sous ses yeux. Le soleil disparaissait derrière les arbres quand enfin elle traça les premiers mots sur le papier, et un flot les suivit, souvent rayés d’un coup sec, parfois conservés après une évaluation du regard de la poétesse ; la lune était au-dessus de nous quand dans un souffle elle déclara que c’était terminé. En déposant délicatement un baiser sur ma joue, elle me promit de revenir le lendemain ; et le lendemain à la même heure elle était là, une copie de son texte à la main. Sous mes yeux elle la signa, de son nom qui ne rejoindrait pas tous les autres, pressa son texte contre moi, et me dit qu’elle n’avait pas beaucoup de temps à m’accorder pour le moment – mais qu’elle reviendrait dans quelques jours.
* * *
Aujourd’hui Elvire, je t’attends encore – et pourtant si un jour tu reviens, il sera probablement déjà trop tard. Ta main adorable, en traçant quelques mots sur le papier, avait dans son innocence commis un crime tout en me sauvant. Quand, ému, je t’observais écrire, je ne pensais à rien d’autre qu’à toi et à l’honneur que tu avais décidé de me faire ; le monde alors, c’était toi, et moi à tes côtés pour un instant, par accident. Ce n’était pas la mort que symbolisait cette feuille, ce n’était pas l’endroit où nous étions, ce n’était pas le reste des hommes, ce n’était pas même le bord de cet étang : le monde, c’était toi, ton sourire, tes yeux, tes mains, c’était tes doigts et la modeste plume noire qu’ils tenaient. Ce jour était le dernier jour de ce monde, de notre monde, de mon monde, et depuis je ne l’ai revu qu’en songe, que vague, que comme un pâle spectre de toi au bord de cet étang, espérant toujours le retour miraculeux de ces jours passés.

Je suis toujours demeuré là, en ton temps comme après ton départ, comme avant même que tu n’arrives : c’était un hasard, ce devint un vœu, pourtant aujourd’hui on m’ôte à ce lieu, à la rive de cet étang, et je ne peux rien y faire. Je ne peux que les regarder s’affairer autour de moi et faire s’effondrer ma vie. Je crois qu’un homme veut obtenir ce lieu, vivre au bord de cet étang, peut-être même l’assécher, et me retirer tout ce qui me procurait encore quelque vague soulagement.

Aujourd’hui Elvire, je meurs.

J’ai voulu résister, je te le promets. J’ai ancré profondément mes pieds dans le sol. Je me suis débattu comme je l’ai pu. Ils étaient plus forts. Ils m’ont attrapé à la taille, et m’ont ainsi coupé de ce lieu adoré. J’y ai laissé une partie de moi, un souvenir de ma présence pendant tant d’années au bord de cet étang : un jour, tous passeront là sans prêter attention aux lambeaux de vie qui y sont restés enracinés, à ce que la terre aura voulu retenir contre la volonté des hommes.

Je ne sais pas où tu es ; j’ai simplement à présent l’espoir qu’un jour, je pourrais recroiser ta route, loin de cet étang, si changé peut-être, et si lointain dans tes souvenirs, que tu ne me reconnaîtrais pas. Mais moi je te reconnaitrais, et alors je serais heureux.

Et pourtant, tes mots m’ont donné l’immortalité : ta poésie ne me rendra pas mon corps, mais elle le donnera à voir, au bord de cet étang, comme un songe, à ceux qui te liront.

C’est plus que l’on ne pourrait espérer, pour un arbre.

Commentaires
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Bernyberne, le 6 mai 2015, à 09:29 :

Magnifique...


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