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Abu-Issa

Abu-Issa (Abu-Issa)
Écrivaillon

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 18 juin 2014, à 10:02

Dernière validation :
le 19 juin 2014, à 12:35

Papy


J’enclenchai mon réveil pour cinq heures, avec un engouement certain. Je partirai à l’aube. Je sortirai enfin ma voiture du garage et prendrai la route pour le nord. Voilà plus d’une semaine que le compte à rebours s’amorçait en moi. Ma petite valise était déjà installée dans le coffre et il ne me restait plus qu’à y mettre ma trousse de toilette. Quand la sénilité s’empare de vous, on se doit d’être coordonné pour éviter toute panique et fatigue. Le lièvre avait inévitablement laissé place à la tortue, mais du reste, l’essentiel était d’arriver à destination. Ces derniers temps mon arthrose et moi nous jouions au chat et à la souris. La solitude amplifiait les douleurs. Je pris le soin de mettre une petite lampe de chevet dans la valise, pour mes lectures du soir.
J’étais prêt à me coucher : Demain serait une journée dantesque. Je pensais fort à toi Fatima, j’irai embrasser ton fils pour toi ainsi que nos petits-enfants, inchallah !
J’attendais que le réveil carillonne pour me lever, je l’avais devancé à vrai dire. Ces derniers temps, le marchand de sable m’esquivait. Je posai tout d’abord mes jambes frêles à terre et j’engloutis, comme chaque matin, une bouteille d’eau minérale. Je me dirigeai vers la salle d’eau, pour entamer mes ablutions. Je pris mon petit tabouret, lançai mon tapis devant et entamai la prière de l’aube. Je m’habillai, me parfumai de cette eau de toilette que tu aimais tant, et je n’oubliai pas au passage de te ressusciter en vaporisant ton parfum sur mon mouchoir. Je me fis un thé, démarrai la voiture pour qu’elle puisse ronronner, vérifiai de couper l’arrêt d’eau et fis sauter le disjoncteur. Je devenais étranger à cette immense maison, construite pour la famille. Son entretien me tuait à petit feu, mais passer devant ce jardin où tu avais planté ce paradis, c’était une partie de toi qui fleurissait devant moi. Cette nostalgie me permettait de rester debout, mais en même temps, m’interdisait de voir l’horizon.
Je pris la route, direction Casablanca. Si je n’avais pas de pépin, j’y serais pour dix-huit heures et les petits seraient normalement rentrés de l’école, pour accueillir leur papy.
Quel progrès cette autoroute, dire qu’auparavant on mettait le double de temps pour arriver à la capitale économique, en risquant sa vie à chaque virage. Mon pays avait bien changé, j’eu le sentiment d’être un étranger, tellement ce monde me bousculait. Même le café que je venais de prendre, pour me rebooster, sur l’aire de repos n’avait plus la même saveur. Maintenant, on prenait des dosettes ! On ne laissait plus part à l’improvisation. Tout devait être structuré, programmé. Quel dommage ! Il ne manquerait plus que nous soyons branchés sur le secteur d’alimentation.
La route était droite et ennuyeuse, tout comme moi à vrai dire. Je continuais ma trajectoire en solitaire et essayait, tant bien que mal, de me raccrocher à Karim et sa petite famille, mais sans toi, Fatima, l’affaire semblait compliquée. Un papy, c’est amusant les premières heures ! Mais après, ça se tarabiscotait.
Le pare-brise se mit à pleurer, le temps était bien nuageux là-haut. Cette année, nous avions été gâtés en pluie, les agriculteurs paraissaient heureux et les villes plus propres.
Des jeunes sur les bas-côtés, faisaient du stop. J’aurais bien aimé en prendre un pour m’accompagner et pour qu’on puisse causer, mais j’entendis ta petite voix méfiante, qui me sermonnait Fatima :
« - Tu n’es pas sérieux Abdel, ce sont peut-être des dealers de haschich, ou pire ! Des voleurs de voiture qui s’en prennent à des vieux sans défense, non ! Et non ! Ta bonté te perdra.»
Je lançai des petits signes désolés de la main ; à ces petits gaillards.
J’y étais presque. Je quittai cette autoroute assommante, pour arriver à l’entrée de cette mégapole où tout se mêlait : des charrettes tractées par des ânes, de grosses motos chinoises qui transportaient des fruits et légumes, des semi-remorques et ces fâcheuses mobylettes ; un vrai souk ambulant. Je devais rester vigilant, car, si par hasard, je frôlai un de ces deux roues, ce serait mon pire cauchemar.
Je réussis à quitter ce vacarme sans trop de dégâts, il ne fallait pas que je rate la sortie sinon, je devrais tout reprendre à zéro. Mon sens de l’orientation m’avait amené à bon port.
J’essayais de dénicher une place, pour garer ma belle. Près de la maison de Karim, ce serait parfait ! Au moins, je pourrais la surveiller de la chambre. Les rues de Casablanca, la nuit, se transformaient en supermarché pour bandits. Et bien, ce fut mon jour de chance, une charmante petite place entre deux berlines, bien joué Abdel !
Je pris ma valise dans le coffre, avec, bien évidemment, des surprises pour les deux asticots. Je sonnai, une fois, deux fois, rien. Puis, je sortis mon portable, pour appeler mon fils.
« -Karim, je suis arrivé et j’attends devant le perron, personne n’est là ! »
« -Je viens d’avoir Aicha, elle est sur le chemin, il y a des embouteillages. Papa, tu vois le pot de fleur sur ta gauche ? »
« - Oui et alors ! »
« - Je t’ai laissé une clef en dessous, repose-toi et mets-toi à ton aise, le temps que les enfants rentrent ! »
« - Alors, toi et tes combines ! Bon ! J’y suis, j’ouvre la porte. »
« - Allez, à tout à l’heure papa, j’essaye de rentrer plus tôt, Salam. »
« - Sois prudent, mon fils ! »
Quel bazar ! Mais c’est un champ de bataille cette maison : les coussins du salon à terre, les jouets qui trainent et des chaussures à chaque coin, si tu étais là Fatima, tu nous aurais poussé une gueulante bien méritée!
Je posai mon sac lourd sur le lit de ma chambre et vérifiai si les draps étaient propres. Je pris l’initiative de prendre une bonne douche pour être présentable pour la famille. Enfin prêt, j’attendais la venue de mes petits-enfants, Issa et Nawal avec impatience. Ils ne devraient pas tarder.
Le chahut, propre aux enfants, se faisait entendre sur le perron. La porte s’actionna et me voilà les bras grand ouverts, prêt à accueillir ma descendance.
« - Papy ! » s’écrièrent à l’unisson, Issa et Nawal.
« - Mes zigotos ! »
L’accueil fut chaleureux et j’en profitai pour recharger mes batteries pendant l’étreinte. Au cours de ces brèves secondes, j’éprouvais une euphorie et une bénédiction sans nom.
« - Vous avez fait bon voyage Hajj ? » m’interrogea Aicha, en arborant un large sourire face aux retrouvailles.
« - Très bien ma fille, et toi ça va? »
« - Je suis esquintée, on est tombé sur un embouteillage infernal ! »
Toujours à se plaindre ; A ton âge, ma petite, je remuais ciel et terre. Juste après les accolades, le petit Issa, comme à son habitude se précipita dans la chambre pour s’approprier les cadeaux.
« -Merci Papy ! » s’écria le sans-gêne.
« - Il te les faut tous Issou, allez donne le rose à ta sœur. »
« - Il est tard et je n’ai encore rien sous la cocotte. Ça vous dit que je commande une pizza Hajj ? »
« - Oui, oui, une pizza ! Une pizza, maman», s’esclaffèrent les enfants.
« Va pour des pizzas, alors. », lui répondis-je.
Et en plus madame va nous faire manger de l’emporté, ah cette génération !
Issa prit sa console pour tester ses jeux pendant que la petite brossait sa nouvelle Barbie. J’étais assis au bout du fauteuil quand soudain, mon gaillard nous est tombé dessus.
« - Salam papa comment s’est déroulé ton voyage ? »
« - Comme sur des roulettes. »
Entre Karim et moi il y avait une espèce de pudeur déplacée dans nos relations. On procédait par messages codés dans une crispation solennelle. Avec le temps, ça devenait usant, je suis sûr qu’il souffrait de mon manque de démonstration affective. Jadis, Fatima était constamment en train de le chouchouter, il était pour ainsi dire l’enfant roi. Je me voyais dans l’obligation d’endosser le mauvais rôle pour rétablir la balance. J’aspirais à de grandes ambitions pour Karim !
Mon fils avait pris un coup de vieux, ses cheveux gris prenaient l’ascendant et sa démarche s’était alourdie, on avait l’impression qu’il portait sur lui toute la misère du monde, mon petit.
« -Papa, je prends une douche et je suis à toi. »
« -Prends ton temps, il n’y a pas le feu, Karim. »
Les pizzas arrivèrent, nous étions tous réunis pour avaler cette chose ! Heureusement qu’on avait le droit à une petite gâterie pour le dessert, une bonne glace «chocolat cookies» comme j’en raffole. Les enfants étaient joyeux mais Karim n’était pas trop causeur ce soir, fatalement la fatigue d’une journée épineuse.
C’était un enfant précoce Karim, il était doué dans sa jeunesse. Tout ce qu’il touchait, il le transformait, à mon grand bonheur. Après son bac avec mention, il avait échoué à deux reprises au concours d’admission de la faculté de médecine. Deux années d’obstination sans résultat, il se trouvait devant un mur infranchissable, et pour couronner le tout, notre plus lourde épreuve s’était pointée: la disparition de Fatima. Nous étions comme amputés de l’amour.
Karim avait perdu cette étincelle qui le distinguait tant. Il bifurqua sur une école de commerce et le voilà, à ce jour responsable d’achat d’une grande chaîne de supermarché.
Après notre succulente glace, madame me remit la télécommande de la télé et me proposa de choisir l’émission de la soirée. Aussitôt après, elle se rua devant sa tablette. Karim, quant à lui, envoyait des mails de dernière minute sur son Smartphone, et le petit Issa, les yeux aimantés sur sa console, jouait. Tandis que la petite dernière s’efforçait de rester éveiller.

Tu parles d’une soirée en famille, chacun s’alimentait de bêtises dans son coin.
Quand il n’y avait que la télévision, à la rigueur, on partageait pendant plus d’une heure un même programme et on pouvait placer quelques commentaires, mais maintenant, tout le monde se veut d’être connecté et moi, je suis déconnecté ! Mes valeurs sont devenues obsolètes. Le virtuel a définitivement pris le pas sur le réel.
En signe d’indignation, je me levai, sans un mot, pour rejoindre mon lit et ma lecture, quand soudain : coupure totale d’électricité ! Panique générale à bord : plus de réseau wifi internet. Les enfants s’affolaient dans le noir, et Aicha secoua Karim pour qu’il agisse. Il partit chercher une torche dans la cuisine : comme par hasard, les piles ne fonctionnaient plus. J’ai demandé à Karim où se situait le tableau d’électricité.
«- Derrière la porte d’entrée papa. »
Je me dirigeai d’un pas serein vers le tableau, pendant que tout le monde gigotait dans tous les sens.
« - C’est bien ce que je pensais mes enfants. C’est une panne générale du quartier, nous n’avons plus qu’à attendre que le courant revienne. »
« - Mais comment je vais prendre ma douche, s’il n’y a plus d’eau chaude ? » S’impatientai Aicha.
«- Et moi, j’ai des emails à envoyer pour demain, comment je peux faire sans wifi, et la batterie de mon smartphone est prête à me lâcher, je serai injoignable ! » S’agaça Karim.
« - Calmons-nous, ce n’est qu’une panne temporaire d’électricité. Dites-moi, vous avez des bougies ? » Les questionnai-je.
« - Des bougies ? Aicha, tu as des bougies quelque part ! »
« - Non Karim ! »
« - Bon je crois que j’ai la solution mes enfants. Je laisse toujours traîner deux ou trois bougies, au cas où je tomberais en panne de voiture la nuit. »
Je rejoignis ma voiture avec une légère excitation. Comme prévu, les bougies répondaient présentes, près du cric. Je retrouvai la famille déroutée, autour de la table du salon, formant un cercle, puis j’allumai la première bougie pour la déposer au centre de la table. Les enfants applaudirent et Karim me tapota l’épaule.
« - Qu’aurions-nous fait sans vous hajj ?» Répliqua Aicha d’une voix plus apaisée.
« - Bravo papy. » piaillaient les enfants.
« Laissez-moi vous faire découvrir un jeu de carte très amusant : le pouilleux. On pourra jouer tous ensemble. »
La pièce brillait par ces bougies et ces cœurs tranquilles. Je me suis senti revivre et j’ai pris la place que je méritais. Nous étions enfin connectés tous ensemble. Je n’avais jamais vu Aicha aussi décontractée, et Karim semblait satisfait. Les regards des enfants étaient remplis de gaîté. Des rires gloussaient dans tous les sens et je retrouvai mon fils sous son air juvénile d’antan, même Aicha me lança des regards complices pendant la partie.
Ce fut un moment mémorable où l’atmosphère était douce et pleine de félicité. Hélas, tout état de nirvana ne pouvait durer. Ainsi la technologie pointa de nouveau son nez pour reprendre ses droits. Je fus pour le temps d’une soirée, le roi du monde.



















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