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ça sert d'os

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Écrivaillon

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 25 mars 2014, à 19:09

Dernière validation :
le 27 mars 2014, à 15:59

La voix du métro

Cette voix, elle est partout, je ne peux plus la supporter…
Suis-je fou ? Non, je ne pense pas. Certes, j’entends des voix, j’en entends tous les jours, jamais elles ne se taisent. Est-ce en cela que je suis fou ? Est-ce là ma folie. Alors tous, tous autant que vous êtes, vous êtes aussi fous que moi. Tout le monde l’entend, cette voix. Tout le monde la connaît. Elle nous est familière, elle fait même partie intégrante de notre vie quotidienne, cette voix, c’est la voix du métro.
Pour ne pas tenter les pickpockets, fermez bien votre sac et surveillez vos objets personnels…
Je n’en peux plus, chaque jour sa voix raisonne dans ma tête. Sa voix… sa voix suave et inhumaine, sa voix qui, après cette terrible mélodie, vient nous annoncer un problème, vient nous avertir, vient nous monter les uns contre les autres. Sa voix… la voix de qui ? Qui se cache derrière ce timbre de femme. Est-elle Elvire ou Marie ? Jeanne ou Catherine ? Est-elle blonde ? Est-elle brune ? Est-elle noire ? Est-elle blanche ? Porte-t-elle un petit chemisier blanc ou une longue robe de soie ? D’elle, je ne sais rien. Juste cette intonation neutre et sans accent, cette voix banale et envoutante… Elle n’est qu’un assemblage de sons, d’ondes, de particules, que sais-je ? Elle n’est rien… et pourtant elle me rend fou…
Attention à la marche en descendant du train…
Qu’est-ce que la folie ? Une espèce de désordre mental ? Des neurones mal branchés ? C’est ce cerveau qui nous rend fous. Les fous sont les philosophes que la vérité a détruits, ils sont ceux qui ont compris que le premier pas vers le bonheur, c’est de perdre la raison. Heureux les fous ! Perdus dans leur monde, ils vivent le présent sans se soucier du lendemain dont ils n’attendent rien et du passé qu’ils ont d’ores et déjà oublié. Leur vie est une blague, leur vie est un jeu. Le bien, le mal, n’ont plus aucune signification pour eux et leur conscience est tranquille. Qui peut avoir du chagrin s’il ne sait pas même que ce qu’il fait est mal ? Qui peut avoir de l’angoisse s’il ne cherche pas à être un homme bien ? Tuer, voler, détruire, quelle importance ? Les plus déments s’en amusent ! Heureux les fous !
Saint-Michel… Saint-Michel…
Mais moi, moi, je ne suis pas fou, je suis malheureux. Sa voix m’attriste, m’oppresse et me fascine. Mais Sa voix est réelle. Tous, tous entendez ses paroles. Mais les paroles de qui ? Est-ce là ma démence ? Est-ce cette envie désespérée de donner à cette femme, cette chose un nom ? Mais pour maîtriser ce qui nous angoisse, ne faut-il pas pouvoir mettre un nom dessus ? Peut-on vaincre ce qui ne porte pas de nom ? Si c’est le cas, comment se convaincre alors, que la chose ne s’est pas réincarnée en un autre objet anonyme ? Un nom… il me faut un nom… il me faut plus que cela, il me faut son nom.
Mesdames, messieurs, en raison d’un accident de voyageur, le RER A ne desservira pas la station châtelet les halles. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée.
En vérité je suis fou, je suis fou d’elle ! Comme un amoureux transi qui poursuit le fantôme de son aimée, comme Ovide qui récupère sa belle sans avoir le droit de la voir, je vais, je cours, je vole dans les méandres de ce labyrinthe souterrain, de cette prison, de cette fosse commune. Je cherche, dément, les traces qui pourraient me mener à cette chimère vaine. Je sais bien au fond de moi-même que je ne pourrai jamais l’atteindre, cette voix. Pourtant je continue. Je marche et je me perds, je prends des lignes où je pourrai l’entendre, où elle m’adressera la parole, où elle m’indiquera la station, où elle me dira de faire attention à la marche en descendant du train. J’attends les instants où elle m’expliquera comment ne pas tenter les pickpockets. Je la connais par cœur, je finis toutes ses phrases, je sais même les prévoir avant qu’elles ne soient prononcées. Je me laisse guider par les sons et ne trouve que des enceintes. Elle joue avec moi, je le sais, elle se cache. Elle me ballote çà et là au milieu de la foule, elle s’arrange pour que je ne sache pas où elle est. Ses paroles raisonnent dans les couloirs et dans mon esprit déchiré par le désir et la frustration. Mais quel est l’objet de ma recherche ? Est-ce une voix ou un corps ? Et pourquoi ? Je n’y vois aucune raison sinon une pulsion, une faiblesse de mon cœur, séduit par sa froideur. Heureusement pour moi, je garde le contrôle de mon obsession. Je sais bien au fond de moi-même que je serai toujours en mesure de fuir. Cette impératrice cruelle a contrôle peut-être le métro de ses griffes mais jamais elle n’aura une emprise totale sur mon cœur… je saurai mettre fin à tout cela, je me le suis promis. Il était grand temps, cela ne pouvait plus durer.
Alors j’ai fui, j’ai fui. J’ai quitté cette femme, j’ai pris d’autres trains. Ceux où elle est muette, où elle ne parle pas, où elle ne me parle pas. Bien sûr, il m’arrive de l’entendre de temps en temps au détour d’un couloir. Encore maintenant mon cœur s’accélère un peu au son de sa voix, mais je ne la cherche plus, je sais que je passerai à autre chose. Me voilà désormais à prendre la ligne 8 tous les jours, elle est vieille, lente et sale mais au moins je suis loin d’elle. Enfin c’était le cas jusqu’à aujourd’hui, soit quelques jours après notre rupture, quand j’ai entendu sa voix prononcer la station. Alors je me tourne vers un passager
« Tiens, vous avez remarqué ? Ils ont modernisé la 8, on nous annonce les stations maintenant »
Alors l’homme me regarde avec stupeur :
« Mais monsieur, personne n’annonce le nom des stations sur cette ligne… »
Filles du calvaire… Filles du calvaire.

Commentaires
1186

Grace, le 3 mai 2014, à 20:59 :

Bon bah comme mon ami Tito a commenté, je copie :p
Tu sais que j'aime beaucoup ton texte, même si j'ai envie d'y voir des références aux muses des auteurs que nous connaissons désormais si bien - ceci dit, en commençant par Elvire... Tu cherches quand même.
Ceci dit mon seul reproche serait de n'avoir pas fait une chute plus abrupte, mais je pense que c'est très influencé par ma façon d'écrire et d'appréhender un texte et surtout une nouvelle, j'aime les chutes qui secouent le lecteur et là, même s'il y a une surprise et une révélation de la folie du narrateur, il y aurait pu y avoir plus fort et plus violent (je pense présentement à chercher à trouver la voix, ce qui est impossible, et suicide de désespoir - mais c'est moi).
Allez, maintenant tu nous fais des textes plus longs et cette tragédie sur les haricots !

1184

ça sert d'os, le 27 avril 2014, à 13:32 :

Merci pour ce superbe commentaire, contente que ce texte ait plu :)

1183

Tito, le 25 avril 2014, à 23:19 :

Content de ne pas être le seul à entendre cette voix dictate D8
Sinon bien sympa! Comment ne pas se retrouver dans ce texte quand on a l'habitude des transports à Paris x) La folie est amenée d'une façon intéressante, l'opposition entre le réel et l'irréel, la relation entre l'homme et la machine (ou autre entité ?). Une réflexion construite sur le quotidien morose du métro, qui refléterait peut être la folie commune de notre société ? Un texte qui ne me laisse pas indifférent !


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