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Grace

Manon Thuillier (Grace)
Habitué des lettres

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 19 janvier 2014, à 00:00

Dernière validation :
le 21 janvier 2014, à 13:39

L'indiscret

Rien ne laissait entendre qu’il y avait en ce lieu une présence autre que la mienne ce jour-là : quand je n’ai rien à faire, j’aime à me rendre dans cette église de quartier, et admirer la lumière du soleil qui vient frapper les vitraux et projeter de nombreuses couleurs sur les dalles grises, froides et centenaires. Je suis souvent seul, comme à ce moment-là : les églises de nos jours ne sont pas des lieux que l’on visite, n’en sont plus. On préfère les nouveaux lieux de culte que la langue nomme « musées », et on déserte les autres, on les oublie ; mais cela m’importe peu : j’apprécie d’être seul avec moi-même.

Pourtant, parfois, un visiteur franchit la petite porte taillée dans la massive porte de bronze : il regarde la nef et se détourne, et ressort aussitôt ; il allume un cierge ; il s’assoit. En été, les visiteurs viennent avant tout profiter de la fraîcheur ; en hiver, ils se protègent du froid et des intempéries, le temps que le temps se montre plus clément. À vrai dire je ne leur en veux pas : je ne viens moi-même sans aucun autre but que de venir, quand l’envie m’en prend. Certaines personnes me donnent envie de leur parler : et je m’approche en silence, et me sentant à ses côtés, l’étranger se met à parler, à me dire ce qui le poussait à venir s’asseoir seul sur un banc dans cette église et à perdre son regard dans la contemplation de la croix. Ce fut encore aujourd’hui le cas.

Elle était arrivée alors que les éléments se déchaînaient, si lointains à l’extérieur de l’église, et elle ruisselait autant de pluie que de larmes. Elle avait l’air perdue : pourtant, rapidement elle vint se mettre aux pieds de la statue représentant le saint patron de l’église. Elle restait silencieuse face à lui, et elle cherchait dans la représentation quelque détail qui aurait pu l’aider. Je m’approchai doucement d’elle ; j’attendis.

« Oh ! Si seulement il y avait quelque solution. »

Exclamation entendue tant de fois, depuis que je viens en ces lieux, et que j’écoute les inconnus ! Beaucoup commencent ainsi ; mais jamais personne ne finit de la même manière.

« Je cherche… Je cherche l’impossible. Je cherche ce qui pourra m’en rapprocher. Quelque chose qui nous soit commun quelque part en ce monde, à part les quelques instants passés en sa présence. »

En disant cela elle plongeait des yeux ardents dans les yeux morts de la statue, et semblait animer ceux-ci. Comme à mon habitude j’écoutais en silence.

« Il est si loin que je ne peux pas même espérer qu’il voie le même ciel. Quand je vois un arc-en-ciel, je ne pense pas qu’il en voie l’autre côté. Les étoiles au-dessus de nos têtes ne sont peut-être pas les mêmes – je n’en sais que trop rien. Et pourtant ce doit bien être les mêmes astres ; même les mers ne nous séparent pas, qu’une infinité de terres, qui me sont inconnues, et dont je ne saurais mesurer l’étendue. Ce soleil que je vois doit être le même pour lui, et pourtant il est différent ; il ne saurait nous montrer le même jour. »

Elle laissa échapper un soupir, et cette fois-ci, me sentant auprès d’elle, se tourna vers moi.

« Je demande si peu de choses… Oh, je ne veux rien pour moi, je ne veux rien pour mon bonheur, je ne veux pas l’attacher à moi ; jamais je n’oserai exiger une pensée de lui pour moi : mais si seulement quelque chose, quelque part, un signe dans le ciel, quelques mots sur une feuille, une parole amie, pouvait m’assurer qu’il est là, et qu’il est heureux ! »

Ses yeux semblaient chercher en moi quelque réponse, un signe de ma part qui lui apporterait le repos.

Ce n’est cependant pas mon rôle de répondre : aussi m’éloignai-je, une fois encore. Quand elle partit, la pluie avait cessé et par la porte, pendant un bref instant, un rayon de soleil pénétra dans l’église. Je m’arrêtai devant la croix, et méditai sur mon œuvre.

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