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Grace

Manon Thuillier (Grace)
Habitué des lettres

Classé dans Nouvelle
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Date de création :
le 17 novembre 2013, à 19:59

Dernière validation :
le 22 novembre 2013, à 21:16

Par la fenêtre

Je me souviens que j’étais dans un couloir sombre quand un tintement de clef m’indiqua que quelqu’un arrivait vers moi. Je tenais fermement ma valise : j’étais bien sûr déjà venue ici, puisque mon studio meublé par mes soins m’attendait ; toujours est-il que j’eus soudainement peur de m’être trompée d’adresse. Je n’osais pas sortir dans la rue pour vérifier que j’étais bien au bon endroit, surtout maintenant que quelqu’un s’approchait : si je ne devais pas être là, cette personne le saurait peut-être, et je n’aurais plus qu’à repartir. Le ciel était couvert, un orage se faisait sentir, et la nuit approchant n’arrangeait rien à la luminosité ; je devinais quelques lumières allumées dans les étages, et la fenêtre que je pensais être la mienne était bien éteinte. La personne qui s’approchait arriva finalement, alluma la lumière, et par chance, je vis que je ne m’étais pas trompée d’adresse : c’était bien la concierge que j’avais rencontrée auparavant. Elle s’excusa de ne pas avoir été là de suite, mais il y avait eu un problème d’ascenseur dans l’aile gauche, et elle devait montrer au réparateur où il était bloqué. Je la pardonnai entièrement, et elle me remit les clefs pour que je puisse accéder chez moi en me souhaitant une bonne soirée.

Le studio était au troisième étage, et j’y accédais par un ascenseur qui n’était lui pas en panne, vivant dans l’aile droite de l’immeuble ; je sus au moment où je posai le pied dedans que c’était la première et la dernière fois que je m’y risquais. Il émit en effet un grincement plaintif qui était loin d’être rassurant et je priai pour qu’il continue sa course jusqu’au troisième sans encombre, ce qu’il fit. Le couloir était encore moins lumineux que l’entrée de l’immeuble, et je vis que la pluie avait commencé de tomber. Je trouvai à tâtons un interrupteur qui baigna le couloir d’une lumière jaune permettant tout juste de distinguer les trois portes du palier et leurs serrures. J’ouvris la mienne avec une certaine hâte, et je me retrouvai bien dans le studio que j’avais aménagé quelques semaines plus tôt, avec son faux parquet, ses murs sur des nuances de gris, ses meubles blancs. Je laissai ma valise près de la porte pour me mettre au centre de la pièce : l’endroit était assez petit, mais bien assez grand pour moi seule. Un lit double avait pu être casé dans un coin, séparé de la cuisine par un paravent rouge qui tranchait avec le reste de l’ameublement ; j’avais une minuscule table ronde et deux chaises de bar à côté de la porte en guise de salle à manger, et près d’une des deux fenêtres illuminant la pièce avait été installée une table de travail, blanche elle aussi, et une bibliothèque déjà pleine à craquer. Deux rideaux gris anthracite cachaient la cour intérieure de l’immeuble : je les ouvris pour découvrir la pluie battante, qui faisait plier les branches de l’unique arbre planté au centre de la cour et autour duquel on avait aménagé des sortes de bancs de pierre. Les branches de l’arbre n’étaient pas encore assez hautes pour atteindre la hauteur du troisième étage, et je voyais donc directement l’appartement juste en face du mien. Les lumières étaient éteintes ; mais je devinais une forme qui faisait les cent pas. Le peu d’éclairage permettant de voir cette ombre donnait à la scène un air irréel, et le voile de pluie n’arrangeait rien ; je détachai mes yeux de ce spectacle et m’appliquai à défaire mes valises et ranger mes vêtements dans le placard que je leur avais réservé, avec quelques autres affaires que j’avais déjà amenées. Le voyage m’avait épuisée : et, ceci fait, je m’effondrai dans mon lit sans avoir l’idée de rien faire d’autre.

La cour de l’immeuble était plus agréable par beau temps : en me levant le lendemain, je vis deux chats s’ébattre au pied de l’arbre. Je regardai les fenêtres de l’appartement d’en face par curiosité : la forme que j’avais vue la veille avait disparu, et je n’y voyais qu’un pâle reflet du soleil. Mon appartement était orienté à l’ouest, par conséquent, il était plongé dans l’ombre le matin ; en revanche, l’après-midi, je l’avais déjà remarqué en aménageant le studio, il fallait tirer les rideaux, sans quoi la chaleur devenait vite insupportable. Je me préparai à partir et une fois prête, je sortais de chez moi à toute vitesse ; j’étais déjà en retard. Les trois étages furent vite descendus, et j’allais passer la grande porte de l’immeuble quand je me heurtai à quelqu’un que je n’avais pas vu sur mon chemin. Le courroux qui était monté en moi alors que je me demandai ce qui prenait à cette personne d’apparaître de nulle part disparut au moment où je vis son sourire gêné au moment où il fuyait. De ce que j’avais pu voir, c’était un homme, avec comme seul trait remarquable de grands yeux bruns. Je me retournai pour essayer de mieux le voir : mais il avait déjà disparu.

Ce vieil immeuble, quoiqu’ayant du charme, était un lieu oppressant, qui, lorsque le soleil ne l’aveuglait pas, était condamné à la pénombre : et je passais le plus de temps possible hors de cet endroit qui avait le don de me rendre malade. Le bois des escaliers craquait sans cesse, l’ascenseur ne semblait pas plus sûr, la lumière ne s’allumait qu’à contrecœur, et de manière générale les occupants me mettaient mal à l’aise. Il se trouve que l’homme que j’avais croisé vivait dans l’appartement qui faisait face au mien, et que nous sortions toujours aux mêmes heures, de sorte que je le croisais souvent. Il avait une tendance à fuir assez déconcertante, et je n’ai jamais réussi à échanger quelques mots : il semblait que, passé la grande porte de l’immeuble, il disparaissait. Après quelques tentatives pour essayer de lui adresser la parole aux moments où je le croisais, je me rendis compte que de tels essais étaient vains. C’était à peine s’il semblait m’entendre ou me voir, et il n’a jamais répondu que par de vagues sourires avant de disparaître. Je me rendis bien vite compte qu’en fait, il n’était pas le seul de mes voisins à être étrange. Sur le même palier que moi vivait une jeune femme qui, si de prime abord avait l’air très sympathique, se livrait à des soirées pour le moins curieuses plusieurs soirs par semaine ; en un mois de temps j’ai dû refuser plusieurs de ses invitations, faisant face à chaque refus à une moue dépitée, avec la promesse qu’un jour je céderai. Quant à la personne qui vivait juste au-dessous de mon studio, c’était une femme mûre et amère, qui était venue me souhaiter la bienvenue avant tout pour inspecter les lieux, me faire subir un interrogatoire et instaurer un règlement de bonne entente entre nous deux. Ainsi, j’étais priée de ne pas faire de bruit, de ne pas recevoir autant que ma voisine de palier, et de ne pas nourrir l’un ou l’autre de ses deux chats, à qui selon elle tout l’immeuble donnait tant à manger qu’ils en étaient régulièrement malades. La concierge de l’immeuble n’était pas plus rassurante, dans le sens où elle surveillait les allées et venues de tout le monde, et demandait toujours si tout allait bien : je compris vite que dans mon intérêt, il fallait que tout aille bien. On m’avait également mise en garde contre une voisine vivant au rez-de-chaussée qui tenait un registre contenant toutes les informations possibles sur les résidents de l’immeuble, et qui elle aussi possédait un chat doté d’un sale caractère : j’avouerais n’avoir jamais vu que le chat, et ce jour-là, par chance peut-être, il était endormi à l’ombre de l’arbre de la cour, inoffensif au possible.

Je l’avais recroisé plusieurs fois dans les mois qui ont suivi mon installation, en sortant, ou les quelques fois que je regardais par la fenêtre. Il avait quelque chose d’intrigant, peut-être parce qu’il était taciturne. Je m’estimais cependant chanceuse : il lui arrivait de me regarder, de me répondre par un sourire, tandis qu’il semblait ignorer tous les autres habitants de l’immeuble – et ceux-ci le lui rendaient bien, en feignant de ne pas le voir. La concierge elle-même ne lui parlait jamais, et on peut dire qu’il ne regardait personne, et que personne ne le regardait. Il était là, ne dérangeait personne, allait et venait, et personne ne s’en souciait. Pourtant, il me regardait : je sentais qu’il avait presque envie de me parler, sans qu’aucun mot ne franchisse ses lèvres, mais je m’habituai vite à sa timidité. De toutes les personnes qui vivaient là, il me semblait paradoxalement le plus chaleureux, le plus humain : et il me le prouva d’ailleurs peu après que je me fis cette réflexion.

C’était un après-midi, au début de l’hiver : la lumière était très blanche et très faible à la fois dans la cour, un léger vent me faisait frémir tandis que je la traversai pour rejoindre la cage d’escalier. J’arrive devant ma porte, encore frissonnante, et pressée de trouver la chaleur de mon studio, quand après quelques minutes un poids me tombe sur l’estomac : je n’avais visiblement plus mes clefs. Outre le fait que je ne savais pas où je pouvais les avoir égarées, je redoutais de devoir faire appel à la concierge afin qu’elle me donne le double des clefs de l’appartement le temps que je retrouve les miennes : ce qui signifiait que tout n’allait pas bien, et que je risquais de la mettre de fort mauvaise humeur. Je ne sais pas comment j’ai réussi à atteindre sa loge : j’aurais tout donné pour retrouver mes clefs par terre dans la cour, avant d’arriver chez elle. Je sonnai, au bord du malaise, priant pour qu’elle ne soit pas de mauvaise humeur. Elle n’était pas là, ce qui me soulageait et m’angoissait à la fois : je n’avais certes pas à l’affronter dans l’immédiat, mais cela ne me permettait pas de m’échapper, puisque j’avais besoin de mes clefs. Je m’appuyai sur le mur en face de sa loge, et j’attendis ; peu de temps après, des bruits de pas se firent entendre au-dehors, et je me redressai pour lui faire face. Or ce n’était pas elle : c’était lui, et je le sentis étonné. Il partait pour continuer son chemin comme à son habitude, mais il s’arrêta soudainement à quelques pas de moi, se retourna, et me sourit. Je n’avais jamais vu tant de douceur sur un visage, et encore moins sur le sien : après quelques instants d’hésitation, il prononça enfin quelques mots :

« Vous avez perdu vos clefs ? »

Je fus abasourdie par la question comme par la voix qui la prononçait : c’était à peine s’il parlait, sa voix se résumait à une sorte de murmure, et glissait sur les murs, sur moi, emplissait l’endroit, et il ne semblait en être que la source accidentelle. Je répondis maladroitement, et je confondais les mots les uns avec les autres, sans parvenir à faire une phrase compréhensible. Il n’avait pas cessé de sourire, et après que je fus parvenue à formuler une réponse correcte, me souhaita bonne chance, en me disant que la concierge était sortie déjeuner avec une de ses amies, et que par conséquent elle ne serait peut-être pas de si mauvaise humeur ce jour-là, puis il partit. Sa voix douce résonnait encore dans mes oreilles quelques minutes plus tard, quand la concierge vint, effectivement d’humeur radieuse : elle me donna mes clefs, et non pas le double comme je m’y attendais, mais mes clefs, que l’un des résidents avait trouvées et avait laissées devant sa porte le matin même. Je partis sans demander mon reste, trop pressée de m’enfermer chez moi. Sa voix m’habitait encore, et je me demandai si je ne l’avais pas imaginée. La banalité de la question avait été effacée par son murmure, et j’y songeais encore le soir quand quelque chose me frappa : comment avait-il su que j’avais égaré les clefs, si ce n’est parce qu’il les avait trouvées, ou même parce qu’il m’avait vue les faire tomber ? Je levai mes yeux vers les fenêtres : les siennes étaient éteintes, et ne donnaient aucun signe de vie.

Après cela je ne le croisais qu’en espérant l’entendre parler ; je le saluais en espérant une réponse alors que j’avais abandonné cette idée depuis longtemps : il exerçait une sorte de fascination qui venait de sa voix, et simplement de sa voix. Rien d’autre ne me marquait chez lui, car il n’avait rien de remarquable. Je compris vite que je ne l’entendrais plus tant qu’il n’aurait rien à me dire : il était retourné dans un mutisme profond, et avait repris la même attitude qu’à l’accoutumée.

Il me semble que c’est quand je m’habitue à son indifférence qu’il me fait signe. Un après-midi de décembre, le soleil donnait sur la cour et sur l’arbre dénudé. Il n’y avait pas de vent ; c’était somme toute une journée agréable, et j’eus envie d’aller près de l’arbre afin de lire, d’autant que la concierge avait décidé de faire vérifier la plomberie de tous les appartements en prévision des gelées d’hiver : le tour de mon appartement était cet après-midi-là, et je me sentais incapable de faire quoi que ce soit sachant que je ne serais pas seule chez moi. J’avais donc pris un livre, et était partie m’installer. Je lisais depuis une heure peut-être quand je sentis une présence près de moi, si discrète que je pensai d’abord que c’était un des chats qui occupaient l’immeuble. Pourtant le murmure qui s’éleva me détrompa :

« Que lisez-vous ? »

Il me dévisageait avec ses grands yeux bruns, dans l’attente d’une réponse. Il avait encore une fois cet air doux qu’il semblait pourtant avoir abandonné depuis cette première fois où je l’avais entendu. Je croyais que sa voix était ce qu’il y avait de plus redoutable chez lui : pourtant je me rendis compte que je n’avais jamais vraiment vu ses yeux. La lumière pâle de l’hiver les éclairait de la plus belle façon qui soit : son iris d’un brun sombre était traversé d’un rai lumineux, quoique faible ; son visage n’exprimait rien, il souriait à peine, et pourtant ses yeux exprimaient toutes sortes de sentiments qui me firent peur. Je crus y voir le regard d’un amant désorienté, hésitant, partagé entre une sorte d’amour et le refus de ce même sentiment, et ces deux contradictions occupaient ce regard de manière parfaitement égale. Je me sentis frissonner, et je prononçai du bout des lèvres le titre de l’ouvrage que je tenais entre mes doigts. Il réagit à peine, ne commenta pas, et partit comme s’il n’avait rien demandé. Je ne compris pas ; dans le même temps je vis le plombier sortir de la cage d’escalier, et aussitôt j’allais me réfugier chez moi.

Je ne le revis que peu depuis cette rencontre dans la cour, et ceci pendant quelques mois ; l’été eut le temps d’arriver avant qu’il ne reparaisse. J’avais toujours les mêmes horaires que lui, je le croisais toujours autant qu’auparavant ; mais ses yeux à présent me troublaient, je ne parvenais plus à le regarder, mon souffle se coupait dès que je souhaitais lui parler. Il me semblait être d’une humeur changeante : j’avais parfois droit à un sourire ; parfois j’étais ignorée ; et d’autres fois encore, en me voyant son regard se durcissait : je n’avais rien fait pour qu’il m’en veuille, et j’attribuais ces regards à une cause étrangère, à une pensée triste, à une pensée révoltante, à une pensée qui pour rien au monde n’avait quelque chose à voir avec moi. Je ne voulais pas être la cause de ce regard sombre et brutal, et pourtant empreint d’une certaine ardeur, habité par un incendie, et d’une beauté sans égale. Et lorsqu’il n’était pas là, pourtant, j’arrivais à le sortir de mes pensées : j’avais, par moments, quelques heures de répit, où il ne me hantait pas. Je ne pensais pas qu’un être puisse exercer une telle tyrannie sur mon esprit, et cela rien que par son regard ; pourtant, lui le faisait.

C’est donc ainsi que vint l’été : l’unique arbre de la cour s’était paré de feuilles d’émeraude ; le ciel était du plus profond et du plus parfait des bleus ; un soleil blanc illuminait le tout, et par contraste avec son éclat les ombres au sol étaient d’encre plus noire que la nuit. Toute chose semblait affectée par cette si belle saison, et dans l’air flottait un semblant d’euphorie et de joie qui avait envahi l’immeuble ; et comme pour rendre le tableau plus artificiel encore, une portée de chatons était née dans l’immeuble au printemps, et ceux-ci passaient des journées entières à l’ombre de l’arbre, ils gambadaient et jouaient ensemble. J’avais l’impression que tout cela n’était pas, ne pouvait pas être réel.

Alors que tous les habitants de l’immeuble étaient encore présents, la concierge avait décidé d’organiser dans la cour une petite fête entre voisins, comme pour saluer le soleil si radieux qui nous accordait sa présence lointaine. Ainsi, nous étions tous assis sur les bancs de pierre au début de l’après-midi, et même les plus austères avaient quitté leur masque de sévérité pour se parer d’un sourire : ce changement pouvait aussi être expliqué par le verre que chacun tenait à la main. Certaines des personnes présentes m’étaient totalement inconnues, ou alors je ne les avais vues qu’une seule fois depuis que j’étais arrivée. Lui aussi était là ; en retrait. À l’ombre de l’arbre, il embrassait tout le groupe du regard, et était ignoré. C’est à peine si on semblait le voir : moi je le voyais. Je ne savais pas à quoi il pouvait penser : il était comme perdu, il avait l’air de ne pas savoir lui-même pourquoi il était là ; mais il était là. Un mouvement de sa part, même parce qu’il partait, un signe, un regard, et j’aurais peut-être osé venir lui parler : j’avais peur de l’importuner, et cela d’autant plus que je n’avais rien de particulier à lui dire, juste envie de lui tenir compagnie ; j’avais peur de le rendre perplexe, presque de le fâcher par ma présence près de lui. Je restais ainsi immobile, je ne pouvais que le regarder en silence, sans même un geste pour qu’il porte son attention sur moi. Il regardait chacune des personnes tour à tour ; quand il tournait vers moi ses regards, les miens se détournaient de lui, et je n’osais pas le regarder à nouveau avant un long moment : j’étais effrayée à la simple idée de croiser ses yeux.

La journée prit fin, au crépuscule nous nous quittâmes tous en souhaitant à chacun un bel été. Il était à sa fenêtre, regardait vers les miennes ; je feignis de ne pas le voir, et je tirai mes rideaux.
***
Il était difficile de croire que l’été était terminé ; cette matinée de septembre était saluée par un soleil aussi radieux que celui qui m’avait vu quitter mon lieu de vie. J’avais je crois oublié son existence le temps de mon absence : c’est à peine si je me souvenais encore de ses traits, de ses yeux, de sa voix. J’entrai dans la cour d’un pas léger ; je saluai la concierge du plus beau de mes sourires. J’avais hâte de retrouver le soleil dans la cour, et je pressai le pas pour quitter l’ombre du bâtiment : en arrivant, mes yeux se tournent à ma gauche. Vers une fenêtre précise, au troisième étage : et mon cœur si léger tomba dans ma poitrine comme une pierre.

Ses fenêtres, aux volets clos ! Ses fenêtres, seule vue qui me soit permise sur lui, obstruées par de vulgaires panneaux de bois ! La légèreté de mon pas était déjà un lointain souvenir. Je ne voulais pas rentrer chez moi. Je voulais l’attendre ici, l’attendre et le voir arriver, aux horaires que je lui ai connus, aux horaires que je connais encore, l’attendre et le voir ouvrir ces maudits volets ! Je montai pourtant, d’un pas pesant, sans comprendre ce sentiment qui montait en moi. Que m’importe que ses volets soient fermés ? Qu’il soit parti même ? Sa voix est lointaine déjà ; j’ai oublié la profondeur de son regard ; j’ai oublié son corps, sa manière de baisser les yeux, de baisser la tête, sa manière de sourire. Je n’ai pas pensé à lui des mois durant, il aurait pu ne plus vivre que ça ne m’aurait rien fait. Et pourtant, en revenant en ces lieux, et en constatant son absence, c’est comme si le monde s’était effondré. J’arrivai chez moi. La vue que m’offrit la porte béante grandit mon effroi, et ma colère, et ma frustration. Je voyais une partie du lit ; le paravent rouge ; la bibliothèque en désordre ; le bureau vierge ; les rideaux ouverts : les fenêtres. Et par celles-ci, les volets de bois blanc.

Je pensais ne plus jamais le revoir, je m’étais faite à cette idée : encore une fois, j’étais parvenue à oublier la déception qui m’avait envahie en voyant qu’il n’était pas là. Pourtant il revint. Je le croisai en sortant de l’immeuble ; je le vis de loin, j’étais encore dans la cour et il entrait à peine. Je reconnaissais sa démarche, son corps, et je n’eus besoin que d’un bref regard pour savoir que c’était lui. Ce fut comme un coup qui me fut porté ; un coup d’une violence extrême. Tout ce que j’avais oublié revint à mon esprit : soudainement je languissais d’entendre sa voix. Je restai comme paralysée où je me tenais pendant quelques instants. M’avait-il remarquée ? J’avais cru voir chez lui aussi un mouvement d’arrêt, un moment d’hésitation, un regard étonné ; mais s’il avait jamais ressenti quelque chose en me voyant là, face à lui, cela avait disparu de son visage, et il passait à présent près de moi sans même me regarder. La violence du choc était plus forte qu’elle ne l’aurait dû : je ne m’attendais pas à le revoir ainsi, à revoir ses traits, à revoir ses yeux, ce brun sombre qui me troublait tant. En passant, il s’était contenté de me dévisager avec cet air sévère que je lui connaissais déjà ; il avait composé un regard dur et froid, qui semblait me dire de m’en aller, de ne pas rester où j’étais, de cesser de le regarder. Il me semble impossible d’obéir à un tel ordre.

Je me sentais incapable de sortir de cet endroit à présent ; je fis demi-tour, je rentrai chez moi : je ne pensais qu’à une chose, m’installer près des fenêtres, et attendre. Attendre un mouvement dans son appartement, qu’il passe même rapidement, ou qu’il s’installe à son tour et me regarde lui aussi. Quand je suis enfin arrivée, il était déjà chez lui : je le vis passer devant ses fenêtres, disparaître. Quelques instants plus tard il passait de nouveau. Puis il partit encore.

Les jours qui suivirent, quand je revenais chez moi après être sortie, je n’attendais qu’une chose : m’installer à la fenêtre. La douceur d’entrer dans la pièce, de voir au loin que la lumière est allumée en face, et en m’approchant le voir lui, je ne l’aurais remplacée pour rien au monde.

Et à d’autres moments je ne sortais même pas. Je préférais rester à mon bureau, le regarder quitter son appartement, trembler quand je ne le vois plus alors qu’il descend, m’apaiser quand enfin il reparaît à ma vue. A un de ces moments où je l’observais sortir, une fois j’ai frissonné en le voyant : vers ma fenêtre, ses yeux s’étaient levés ; je voulus croire que c’était le soleil qui l’avait empêché de rester à me regarder plus longuement.

Peu à peu, je me rends compte que je ne suis pas simplement intriguée par lui, que c’est une fausse excuse pour l’observer. Je ne dors plus depuis quelques nuits. Je ne le regardais que du coin de l’œil quand j’eus idée de mon état. Mon envie de le voir, de l’entendre, ma joie quand il est présent, tout m’amenait à cette pensée, à cette évidence que je ne peux nier. Je lutte sans relâche contre ce qui, au moment où je m’en suis rendu compte, par l’absurdité de la chose a provoqué ma honte. Il n’est qu’un homme, il n’a rien de remarquable, ses yeux et sa voix ne sont que des armes : je n’ai qu’à leur opposer un bouclier. Pourtant je ne peux de jour en jour que constater l’impuissance de ma défense.

Je suis à présent face à cette fenêtre close ; silencieusement devant lui j’ai capitulé. Je ne puis qu’accepter mon sort, et, par la fenêtre, lentement mourir en l’admirant.

Il semble très agité, profondément inspiré : il marche de long en large ; je le vois parler à un interlocuteur invisible, je vois à ses mouvements les moments où sa voix s’élève ; je vois ceux où elle retombe. Je sens sa réflexion, je sens sa crainte de laisser échapper son idée, je sens son euphorie aussi. Il marche tout en parlant, et ses mains parlent aussi, et s’expriment à leur façon, comme si elles traduisaient pour moi ces mots que je ne puis entendre. Soudain il s’arrête : son corps se tend, une main unique s’élève, s’immobilise : sa voix redevient murmure, et il se précipite sur son bureau, et trace sur le papier ces mots qu’il vient de prononcer. Il prend la feuille, l’observe, et ne répète pas à voix haute ce qu’il vient d’y écrire : mais même de la distance où je suis, de l’autre côté de cette cour, je le sens satisfait. Il s’assoit, et continue de parler probablement : de son corps je ne vois plus que les mains, muettes interlocutrices, qui me font signe, me rassurent, me disent qu’il est encore là. Et bientôt il se relève, et recommence. Est-il poète ? J’aimerais le croire : la douceur de sa voix, de ce murmure qui s’élève à peine et qui pourtant demeure longtemps après sa fuite, semble me l’indiquer : cela fait bien des mois que je ne l’aie sentie me caresser, pourtant elle est restée comme gravée dans la pierre. Sans le vouloir, je tends l’oreille en espérant l’entendre, penchée sur le rebord de ma fenêtre ouverte, mes joues offertes à la pluie battante : qu’importe le froid si je peux percevoir quelques mots, quelques accents de sa part, même confusément. Tout mon corps se tend dans ce seul but : qu’il ne s’adresse pas à moi m’importe peu, si je l’entends.

C’est dans un frisson d’effroi que je réalise qu’il pourrait peut-être détourner le regard de ses pensées, et regarder lui aussi par sa fenêtre, et me voir ainsi penchée sur le rebord, attentive à chacun de ses mouvement, absorbée par lui. Lentement, doucement, à contrecœur, je recule, soupire, et ferme la fenêtre. C’est désormais une figure hideuse qui me fait face, blême, dégoulinante de pluie. Je me penche sur la fenêtre, mais je ne peux plus rien voir ; j’éteins la lumière, mais cela ne suffit pas à cacher mon propre reflet qui veut me hanter : la pluie frappe mes fenêtres de plus en plus fort, et tout m’empêche de le voir. C’est en courant que je sors de chez moi, et que je descends les escaliers, que je sors dans la cour. Je lève mes yeux vers ses fenêtres, et je le vois enfin : par chance, il est appuyé dos à la fenêtre, il doit se relire ; une de ses mains semble marquer le rythme de ses mots.
***
Je ne sais comment j’ai réussi à me rendre dans mon lit ce soir-là ; sans aucun souvenir d’être rentrée chez moi, je me souviens simplement être restée à le regarder, longuement, sans me soucier de la pluie. Je tremble sous mes couvertures ; un froid glacial me pénètre, mes pensées sont vagues, je ne perçois plus rien, plus rien à part la pluie battante et son vacarme au-dehors. Il m’est impossible de me lever ; impossible d’aller vers la fenêtre ; impossible de le voir. Ma tête est douloureuse, et mes yeux fatigués ne peuvent plus s’ouvrir : je m’endors bien malgré moi, malgré ma lutte contre le sommeil. Dehors, la vue était si belle, et lui, si beau : j’aurais voulu sortir de nouveau, et le regarder longtemps encore, le regarder toujours peut-être ; mais mon corps, rendu faible, ne peut pas lutter.

Confusément, comme dans un rêve, je suis bientôt éveillée par un léger bruit, je crois entendre la porte se fermer, mais je ne parviens pas à voir ce qu’il en est ; mon corps me semble fait de plomb ; je suis incapable de bouger. Avant de parvenir à ouvrir mes paupières, je sens des doigts effleurer ma joue, la caresse d’une main tendre et soucieuse, audacieuse mais timide. Dans le silence de ma chambre s’élève un souffle régulier, une respiration calme, au chevet de mon lit. Avec peine je parviens à lever une main pour repousser celle du visiteur, mais il s’en saisit avec une grande douceur, m’intime de me calmer. Dans le noir de la nuit, dans l’ardeur de ma fièvre, je reconnais sa voix, et un rocher tombe sur ma poitrine. Que fait-il ici à mon chevet ? Est-ce lui qui m’a amenée dans mon lit ? M’aurait-il donc vue sous la pluie alors que je l’admirais ? Une nouvelle caresse m’appelle au calme ; peu à peu, mes tremblements cessent. Le silence n’est rompu que par nos deux respirations ; mon trouble est grand : je ne parviens pas moi-même à savoir ce que je désire. Qu’il me laisse seule, qu’il parte, qu’il retourne d’où il vient, qu’il cesse donc ses caresses dont je ne veux pas ! Et pourtant, ses mains qui m’effleurent sont trop agréables ; sa présence à mes côtés suffit à m’apaiser ; cette fois il est là pour moi, conscient du trouble qu’il cause quand il s’offre à mon regard : qu’il reste ainsi la nuit entière, ou toute une vie. Et alors que péniblement je formule ces pensées, ses mains lentement se meuvent, effleurent mes joues, mes épaules, survolent ma poitrine, se déposent sur mes hanches ; son souffle se rapproche, je le sens tout près, et ses lèvres se posent sur mon front, ma joue…

Je me rends à peine compte de ce qu’il se passe ; je doute même de le sentir. Je gis impuissante entre ses bras, je ne sais que faire. Il ne dit pas un mot ; ses gestes sont calmes mais précis, jamais il n’hésite un seul instant. Ses mains ne cessent leur mouvement : ses lèvres reviennent régulièrement à l’assaut de ma peau. Maladroitement je tente de répondre à ses caresses ; des tremblements m’agitent tandis que mon esprit s’embrume. Il s’approche avec douceur, et dans un moment de lucidité je le repousse ; aussitôt après je veux l’amener à moi de nouveau. Parfois dans un élan de conscience il s’éloigne de lui-même : mes bras trouvent la force de le faire changer d’avis. Je voudrais qu’il s’en aille, je voudrais qu’il ne soit jamais venu : je veux qu’il reste et qu’il ne parte plus. J’aimerais n’avoir jamais entendu sa voix, n’avoir jamais croisé son regard, n’être jamais venue vivre en ce lieu ; je souhaite seulement qu’il me dise quelques mots en cet instant, qu’il m’embrasse toujours plus, que cet instant dure encore un peu. Ma raison me dit que cela n’aurait jamais dû arriver, m’intime de le repousser, le renvoyer, ou de fuir, de tout arrêter ; pourtant tout mon corps dit le contraire, et s’élance tout entier vers lui, toutes mes caresses et mes soupirs lui demandent de rester, de continuer, de ne jamais s’arrêter ; mes mots ne parviennent pas à lui dire le trouble et la frayeur qu’il provoque en cet instant, la souffrance qui m’envahit soudain. Je sens son étreinte se resserrer ; et un vertige m’emporte.

Le lendemain, au matin, cette nuit n’avait jamais existé.

Je m’éveille lentement : tout me semble vague ce matin-là. Je parviens à me lever, me tenir debout : par réflexe je regarde par mes fenêtres. Ses rideaux sont tirés.

Je ne parviens plus à faire la part du vrai et du faux, de ce qu’il se passe effectivement et de ce que je crois percevoir seulement. J’ai parfois l’impression de le voir où il n’est pas : une ombre qui passe dans la cour, et je me penche pour savoir s’il s’agit de lui ; un bruit dans le couloir, et je m’y précipite en espérant qu’il revienne. Mais ce n’est jamais lui, c’est toujours mon imagination qui espère le voir, et j’en suis consciente. Je ne sais plus si j’attends quelque chose de lui ou non ; si je pense qu’il va me faire signe, ou si je suis sûre qu’il ne laissera rien transparaître quand je le reverrais par le plus grand des hasards. Je ne sais plus si je dois interpréter ou non ses gestes ; et si je dois les interpréter, je ne sais comment le faire. J’aurais envie de voir dans chaque mouvement, ne serait-ce qu’un soupir qui soulève sa poitrine, quelque chose qui me serait destiné ; quelque chose que seule moi pourrais comprendre, quelque chose d’invisible aux yeux du commun des mortels. Parfois, j’ai bien le sentiment que ces idées sont absurdes ; je sens bien que je déraisonne, que je suis malade peut-être : mais j’en suis venue à ne plus m’en soucier. Esprit sain ou déficient, cela ne m’importe plus, si je peux avoir l’impression d’avoir de la valeur à ses yeux.

C’est une des rares fois où je me décide à sortir de chez moi, bien qu’à contrecœur ; je perds sûrement une occasion de le voir par la fenêtre. Mes pas sont lents, indécis ; mes pensées sont ailleurs. Mon espoir est faible, mais quelque part j’espère le croiser, même rapidement. Cependant je sais bien que cet espoir est vain ; il ne sort pas à ces heures-ci. Un étage de descendu. Je réfléchis à chacun de mes pas, à sa valeur : est-il si utile d’avancer ?, et je distingue un mouvement non loin devant moi. Je lève un œil distrait et m’apprête à saluer celui de mes voisins qui se trouve être dans les escaliers avec moi ; et je ne le salue pas. Que fait-il ici, de l’autre côté de l’immeuble ? Il ne fait rien ; il n’attend rien ; il est là, simplement. Une seule idée m’occupe : fuir. Pourquoi, je ne le sais pas moi-même, mais je sais qu’il faut l’éviter à tout prix ; sortir de cette cage d’escalier au plus vite. Je passe devant lui sans même le regarder, mon pas se fait pressant. Je l’entends m’emboîter le pas : mon rythme cardiaque s’accélère. Je ne comprends plus rien ; qu’il cesse de me suivre ! Je ne veux pas qu’il soit près de moi, je veux qu’il s’éloigne, ou alors je veux partir aussi rapidement que je le peux. Je prends conscience dans ma course de ces sentiments contradictoires qui m’agitent : attendre un signe, et fuir la personne dont on l’attend ! Mais je ne contrôle plus rien. Les escaliers me semblent interminables : combien d’étages ai-je ainsi dévalés ? Je crois en avoir fait trois de plus que prévu : c’est une descente sans fin. Suis-je vouée à fuir l’objet de mes désirs involontaires ? À fuir un objet qui sûrement ne me suit même pas, un objet que je ne rencontre qu’au hasard, un objet si imprévisible qu’il en est insaisissable ? Sa présence dans cette partie de l’immeuble qui n’est pas la sienne ne m’intrigue même pas pour le moment : je veux sortir. J’arrive enfin dans la cour ; mon salut est derrière ces grandes portes qui nous cachent aux yeux du monde, ces grandes portes qui me semblent alors si lourdes que je doute de pouvoir les entrouvrir. J’y parviens tout de même ; je regarde derrière moi malgré ma frayeur ; il n’est plus là. Je me rends compte de ma respiration haletante ; je m’appuie contre la porte en la refermant. Je n’ai plus envie de partir. Je ne veux plus voir l’extérieur. Je veux rentrer chez moi.

Plus tard au cours de cette semaine, je l’ai vu parler à ma voisine de palier ; je l’ai même vu lui sourire. Comment puis-je le supporter ? Et pourquoi devrais-je m’en offenser pour autant ? Mais pourquoi elle plutôt que moi ? Le doute s’abat sur mon esprit : tout ce que je sais, c’est qu’il n’est pas à moi ; que je n’ai pas à trembler de ce que cette voisine ait droit à autant de faveurs que moi. Pourtant, je tremble ; mais je ne les hais pas. Je tremble de cette peur qui m’envahit ; je tremble de constater que je tiens à lui. Il est si normal qu’une autre ait pour lui les mêmes regards attendris que moi ! Lui est trop aimable, trop doux, trop lui, pour que je puisse penser lui en vouloir ! Ma peur est constante ; j’aimerais tout observer, tout entendre, tout savoir : mais je ne veux pas les voir, je ne veux pas souffrir de la vue d’une scène que j’aurais voulu vivre moi-même. Je ne jette plus par la fenêtre que des regards effrayés : et même lorsque je le vois, seul, je ne puis être rassurée ; si elle était dissimulée par le mur ? si je ne regardais simplement pas au bon moment ?

Ce qui m’effraie, c’est que, l’une comme l’autre, nous nous valons bien : et je la soupçonne même d’être meilleure.

L’après-midi, le soleil frappe mes fenêtres avec une violence extrême ; la chaleur comme la luminosité deviennent insupportables dans mon studio : pourtant je me refuse à tirer les rideaux. Je ne veux pas manquer une occasion de le voir ; un nuage est venu envelopper l’astre ardent, je vois nettement chez lui. Aucun mouvement : mais je suis sûre qu’il est là. Il ne peut pas être absent. Je scrute ses fenêtres, je tente de voir le détail qui m’indiquera sa présence. Le nuage trop faible s’éventre devant les rayons lumineux qui me frappent de plein fouet ; ils m’aveuglent, mais malgré cela je veux regarder encore les fenêtres d’en face : je ne vois que le reflet des miennes à présent. Mon sang bouillonne dans mes veines : j’en suis à faire les cent pas dans mon petit intérieur, je tente de contenir cette rage latente qui ne demande qu’à s’échapper, une rage aussi puissante que le soleil qu’elle veut détruire. Je me calme peu à peu quand il est de nouveau caché ; je regarde au-dehors : ses rideaux sont à présent tirés.

La nuit commence à tomber ; je ne peux plus tenir. Je ne peux plus rester là, seule, dans le crépuscule qui m’envahit. Je ne peux plus supporter la vision de ses rideaux tirés. Pourquoi se couper de moi ? Pourquoi m’interdire les visions qui apaisent mes tourments ? Sa voix est trop lointaine, depuis trop longtemps ; j’ai oublié la lueur dans ses yeux qui me hante pourtant, et je n’ai plus la faveur de ses rares regards. Je ne tiens plus seule dans le noir, à attendre un mouvement derrière les fenêtres ; je ne peux plus rester ainsi passive.

Dans un élan soudain je sors ; je ne peux plus demeurer chez moi si je ne peux plus le voir par la fenêtre. Je traverse la cour sans plus penser à ce que je fais ; je monte au troisième étage, son troisième étage. Dans la nuit je ne vois que sa porte ; je reste là. Il est derrière ce panneau de bois. Il est tout près de moi ; si loin encore pourtant… Je tends ma main sans parvenir à toucher ce qui me sépare de lui, chose pourtant si mince ; ma paume glisse sur une porte imaginaire à défaut de pouvoir atteindre la véritable. Je suis à peine consciente de ce que je fais ; de l’endroit où je me trouve. Il est à l’intérieur, c’est tout ce qui importe ; lentement, mes doigts effleurent sa porte. La poignée est froide, je n’ose la serrer trop fort de peur de la mettre en mouvement, et pourtant je la serre avec une insistance grandissante. Bientôt mes mains offrent à la porte les caresses que je ne peux lui offrir, mon front se penche et vient rencontrer, doucement, le bois tendre qui me sépare de lui. Mes phalanges se heurtent contre l’obstacle ; le son est si léger que je doute moi-même qu’il ait une seconde retenti dans le silence de ce couloir obscur. Les coups se font de plus en plus insistants ; de ma poitrine s’élève un murmure, une prière, une voix qui lui demande, qui le supplie d’ouvrir sa porte, de cesser d’ignorer l’action de mes mains sur sa porte ; de mes poings sur sa porte ; de cesser d’ignorer mes supplications et mes cris. Mes jambes chancèlent, et ne me soutiennent plus. Je tombe à genoux face à ce qui seul me sépare de lui ; ma tête repose contre le bois ; mes joues se baignent de larmes ; mes lèvres tremblantes déposent de vains baisers contre une porte insensible. J’essaie d’entendre quelque bruit qui m’indique sa présence ; d’entendre pour moi son mépris qui le pousse à me laisser dans le couloir, seule dans la nuit, face à sa porte close.

Un silence de mort règne chez lui, et dans tout le bâtiment ; pas un craquement du bois, pas un bruit de pas, pas un soupir. Pourtant, j’en suis sûre, il est là ; bientôt je crois entendre sa voix qui s’élève faiblement, je la reconnais ; je ne vis plus que pour le son de sa voix, quand bien même je ne parviens pas à comprendre ce qu’il dit : je l’entends enfin. Son murmure se fait proche et distant tour à tour ; je me laisse bercer par cette douceur qui m’avait stupéfaite la première fois qu’il m’avait parlé. Je ne tente pas de savoir ce qu’il dit : une seule pensée occupe mon esprit.

Jamais tel sentiment n’aurait dû naître pour lui en mon sein ; pourtant c’est bien pour lui que je tremble, c’est bien contre sa porte que mon corps s’appuie ; c’est pour lui que mes joues se parent de larmes en ce moment. Sa voix s’affaiblit, disparaît : cet abandon m’arrache de nouveaux sanglots. Oui, je me souviendrai toujours de ce doux murmure, de cette parole impossible, de ce rêve éveillé ; les rares mots qui ont franchi ses lèvres sont encore une plaie vive que je ne parviendrai pas à refermer ; au fond de moi, je le sais déjà : le soupir de sa voix, la douceur de sa voix, le mirage de sa voix ! dans le silence de la nuit, dans la lumière du jour, je ne l’entendrai plus.
***
Je me lève avec le sentiment d’avoir passé une mauvaise nuit ; mon regard se tourne vers ses fenêtres : les volets sont ouverts, les rideaux disparus. J’hésite à aller voir cet appartement de l’autre côté ; j’hésite à me confronter à ce que je risque d’y trouver.

Pourtant, je m’apprête à sortir ; je me prépare à affronter tout ce qui pourra m’attendre de l’autre côté de la fenêtre. Ce n’est pas la première fois que je ne sais pas comment je suis rentrée chez moi : si c’est son œuvre, j’affronterai ses reproches.

Je ne le croise pas dans les escaliers ; je ne le croise pas à l’extérieur. Le soleil semble ne pas vouloir se lever sur ce jour ; l’unique arbre me semble triste au milieu de la cour. J’avance d’un pas résolu : mon cœur est préparé à affronter ses yeux.

Je monte jusque chez lui, je retrouve cette porte contre laquelle je me suis appuyée toute une nuit : je m’étais préparée à tout, mais pas à ce que j’avais face à moi. La porte était entrouverte ; je percevais à l’intérieur quelques voix.

Je la pousse timidement : que dira-t-il s’il voit que je me suis introduite ainsi chez lui ? Je me prépare à lui faire face : or ce n’est pas lui qui apparut. La concierge me demanda ce que je faisais dans cet appartement ; près d’elle se tenait un jeune couple visiblement aussi étonné que moi. Elle me dit quelques mots en m’accompagnant dans le couloir : ces quelques mots me firent perdre la raison.

Je me précipite dans la cour, avec en tête ces seuls mots qui résonnent. Mon cœur bat plus vite qu’il ne l’a jamais fait ; des larmes brouillent ma vue ; un tintement s’impose à mes oreilles. L’air vient à me manquer, ma poitrine ne l’accueille plus, quand, seule au centre de la cour, je lève les yeux vers les fenêtres du troisième étage de l’aile gauche en gémissant.

L’appartement sur lequel donnaient ces fenêtres était vide depuis deux ans.

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