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Grace

Manon Thuillier (Grace)
Habitué des lettres

Classé dans Essai
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Date de création :
le 24 avril 2013, à 08:32

Dernière validation :
le 24 avril 2013, à 15:36

L'art pour l'argent : courte réflexion sur la responsabilité du lecteur, plutôt que d'incriminer toujours l'auteur.

Citation :
« L'écriture ressemble à la prostitution. D'abord on écrit pour l'amour de la chose, puis pour quelques amis, et à la fin, pour de l'argent. » - Molière

J'affectionne tout particulièrement cette citation de ce grand artiste qu'était Molière, car elle reflète malheureusement encore aujourd'hui la situation de notre société : de nombreuses personnes ne pratiquent plus l'art pour l'art, mais l'art pour l'argent.

En tant que khâgneuse je trouve que l'expression "l'art pour l'art" est dangereuse parce qu'elle désigne quelque chose de concret, qui (en gros) s'oppose à l'art engagé : or on ne peut dire que l'art engagé soit regrettable à mon sens.

Cependant je comprends évidemment l'idée, et j'ai particulièrement en tête un auteur incriminable pour ces raisons : il y a beaucoup – et il y a toujours eu – de mauvaise littérature, cependant je pense que la plupart des auteurs aiment ce qu'ils font : ce n'est pas parce qu'ils ont du succès pour un mauvais livre (une mauvaise série...) qu'ils font cela pour l'argent. Mais en effet, j'ai quelque chose qui me dérange à propos de ces auteurs qui sortent un livre par an sans qu'une seule page ait l'air réellement travaillée, avec des dialogues très fades, un récit très fade, et en tout une narration très pauvre. Je ne dis pas que je suis meilleure ou quoi que ce soir, cependant je dis que cela pourrait être bien meilleur s'il y avait au moins quelques passages qui éveillent un certain sens littéraire, et qui fait dire "voilà ce qui est beau" ; de la même façon que si Lamartine, grand poète s'il en est, peut avoir dans son œuvre quelques poèmes très longs et surtout ennuyeux, qui se perdent dans les idées et qui, une fois finis, ne permettent pas au lecteur de se souvenir de ce qu'était le début, tout comme il peut y avoir des poèmes, et pour ma part surtout des vers, qui vous laisse presque le souffle coupé. Je pense que tout le monde connait ce fameux "Un seul être vous manque est tout est dépeuplé" (en réalité un petit plagiat de ce cher Lamartine, qui a simplement remplacé par "vous" le "me" du texte d'origine, dont l'auteur est Nicolas-Germain Léonard, un poète du XVIIIème siècle), mais personnellement mon favori et celui qui m'a le plus étonnée est "La voix de l'univers, c'est mon intelligence" dans le poème "La Prière" des Méditations poétiques.

Mais ensuite, on peut se demander si chaque auteur n'écrit pas aussi un peu dans l'espoir de vivre de sa plume ; et peut-être pour s'attirer une part de gloire, lui aussi, sans avoir besoin de mettre sa vie en scène. Le problème dans le fait d'être auteur n'est pas tant l'auteur lui-même, selon moi, que le lectorat : chaque auteur a son système de références, mais plus celui-ci est vaste et pointu, au final et paradoxalement plus son lectorat potentiel se réduit. D'autant que les lecteurs, eux, se fichent royalement de si un livre a été écrit par amour des lettres ou par envie de l'argent ; et j'ai presque envie d'ajouter, ingrat auteur non publié encore mais déjà inquiet que je suis, que la majorité de la population n'aime pas lire, et quand elle lit, c'est pour passer le temps dans le train : et quand elle lit, ce n'est pas pour lire quelque chose qui lui demande de la réflexion, qui appelle quelque connaissance, qui lui demande de ne pas lire simplement une histoire, mais également un travail. Combien ont lu Le Seigneur des Anneaux juste pour l'histoire en elle-même (que je ne rabaisse pas cependant ; le récit a évidemment son importance, un roman dont le récit est pauvre perd une partie de son intérêt déjà) sans observer le style de Tolkien, sans le comparer, par exemple, à celui adopté dans Bilbo le Hobbit, sans voir cet incroyable travail sur la linguistique qui, personnellement, me fascine au plus haut point ! Combien de lecteurs lâchent un livre dès lors que le style n'est pas limpide, sans se battre avec lui, au prétexte qu'ils ont autre chose à faire que de comprendre ! Combien ne lisent que pour le scandale (je pense à ce livre sur DSK sur lequel ma chère mère s'est jetée – chère mère qui autrement ne lit pour ainsi dire absolument pas, et ne s'intéresse aux livres qui font débat pour les lire en vitesse, et dire "moi aussi, je l'ai lu !") ! Combien ne lisent que parce qu'une publicité leur a vanté le livre, que parce qu'il est le premier sur l'étal !

Et pourtant nous fonctionnons peut-être un peu tous comme cela ; lire parce que quelqu'un nous l'a recommandé, parce que l'auteur ne nous est pas inconnu, parce qu'il faut lire de toutes façons (mon cas pour Lamartine, je l'avoue)... Alors je pense à cette formule qui clôt le poème "Au lecteur" des Fleurs du Mal, de Baudelaire :
"– Hypocrite lecteur, – mon semblable –, mon frère !"

Commentaires
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Amy_ral, le 18 janvier 2014, à 13:53 :

Le titre m'a semblé original, c'est pourquoi j'ai pris le temps de lire ce texte, et je ne suis pas déçue.
Après avoir lu "de nombreuses personnes ne pratiquent plus l'art pour l'art, mais l'art pour l'argent." je m'attendais à un texte de Parnassien - mouvement que je ne remets pas en cause, mais qui (malgré l'estime que je lui porte) n'est pas ceux à quoi j'adhère - et le revirement de situation au paragraphe suivant m'a bien plus car il est vrai que je m'étais directement questionné (en pensant à Hugo, auteur engagé, avec une qualité d'écriture heureusement reconnue) sur l'art engagé.
De plus les références - plutôt diverses (Lamartine, Tolkien, Baudelaire) - s'épousent bien.
En bref, j'ai beaucoup aimé; je pense que mon accord avec les propos et les références font que je l'apprécie encore plus. La citation de Baudelaire (extrait, qui plus est, d'un recueil vraiment beau) est vraiment juste (au sens qu'elle correspond avec justesse au reste du texte et s'accorde, de fait, vraiment bien)


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